Playboy fait partie de ces marques qui jouissent d’une notoriété énorme sans que les gens sachent vraiment dire de quoi il retourne. Bien sûr, le célèbre lapin dessiné par Art Paul, apparu dès le second numéro du magazine américain et que le lecteur s’amusait à chercher dans chaque couverture y est pour beaucoup. Les frasques d’Hugh Hefner sans cesse entouré de ses bunnies sculpturales – fantasme du harem moderne pour beaucoup d’Occidentaux – dans sa Playboy Mansion ont aussi considérablement entretenu le mythe.

Mais l’édition française, née en 1973, s’est d’emblée singularisée de son aînée, tout en assumant sa filiation dans une époque d’antiaméricanisme de bon ton. Une “french touch� du charme en quelque sorte, savant cocktail de savoirvivre, d’élégance, d’impertinence, d’humour grivois et d’exhibitionnisme très frais, qui s’offrait le luxe de faire le grand écart entre les fêtes les plus futiles et les enjeux majeurs de notre société (voir les grandes époques du titre p. 82).

Reste qu’en trente-cinq années d’existence et cinq maisons d’édition successives, les partis pris éditoriaux ont quelque peu brouillé les pistes dans l’inconscient collectif. Pour mieux nous en rendre compte, nous sommes allés demander à plusieurs personnalités ce qu’elles pensaient du magazine. Première surprise – qui n’en est finalement pas une –, celui-ci bénéficie d’un très bon capital sympathie. Seconde surprise : même chez des vedettes que l’on pourrait qualifier d’ “affranchies�, le titre garde une connotation sulfureuse qui déstabilise. Parmi les réponses qui nous ont été données, trois d’entre elles ont particulièrement attiré notre attention pour leur justesse, leur humour et leur force de proposition pour le Playboy de la prochaine décennie.

Interrogée sur ce qu’évoquait pour elle le magazine, l’animatrice télé Mademoiselle Agnès s’est empressée de répondre : « magazine cul-culte », bien qu’elle trouve que la nouvelle formule ne contienne plus assez… de cul ! Pour l’artiste Ben Vautier, Playboy c’est « le magazine qui devrait toujours prendre le taureau par la queue et lancer les débats comme : “Les hommes ont-ils le droit d’être machos ?� “Les hommes sont-ils coupables si la double page les fait bander ?� “Un homme de plus de soixante-dix ans qui aime regarder Playboy est-il un sale cochon ?� » Pour le Grand Prix national d’Architecture 2006 Rudy Ricciotti, qui lit le magazine depuis qu’il a vingt ans, c’est le « dernier journal “dada� de langue française qui devrait être soutenu par le ministère de la Santé pour l’économie d’antidépresseurs qu’il fait faire aux hommes de France. »

Quant à la définition du playboy lui-même, quelles sont les réponses aujourd’hui ? « Un mec qui baise comme un lapin. Plus généralement c’est un type en peignoir et pantoufles, bref, Hugh Hefner, quoi », s’amuse Mlle Agnès. Rudy Riccioti semble pour sa part dessiner un autoportrait : « Le playboy est un mâle charismatique totalement en rupture avec le métrosexuel sensible manucuré nickel, lequel, quoi que l’on en dise, n’a jamais eu la faveur des femmes, surtout celles de gauche, végétariennes et cyclistes. Le playboy sent le soufre… Regard de fournaise sous des yeux “velvet�, gestuelle excessive, verve éminente, tendresse à rebours, humour retors et spirituel, générosité tactile et entière, substance dense, promptitude dans les sauts, poil brillant, autorité naturelle et bienséance en font un animal redouté. Il inspire l’antipathie chez le Français de souche. Antipathie attractive, Monsieur est un aimant. À l’oeil du mondain, il est un démon, mais s’y frottant de plus près le mondain dément. Il est le Terence Stamp de Théorème, le tsunami de ces dames.

Antipasti gustative, il se savoure sans fin de lui-même, ayant raison de se servir en premier. C’est un bolide, une grosse cylindrée, une belle carrossée, une fessée callipyge qui ébouriffe. Il est l’anti-lisse, roi de la glisse. » Rien que ça ! Mais au final, la question propre à satisfaire le voyeur qui sommeille au fond de chaque lecteur reste quand même de savoir quelle femme nos trois aficionados aimeraient déshabiller en couverture…

« Madame la secrétaire d’État chargée de l’Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet », déclare Rudy Ricciotti sans hésiter. « Une belle femme nue, si possible célèbre, dans le métro, à l’heure de pointe, par exemple Lio », renchérit Ben. Mais c’est Mlle Agnès qui remporte la palme de la couverture la plus improbable en imaginant la co-listière de John McCain, Sarah Palin, façon “guns and babe� après l’avoir vue à la télé jouant avec des armes à feu : « Lunettes, tailleur et chignon, elle est peut-être sexy. Faut juste qu’elle arrête avec ses culottes hautes ! » En attendant ce scoop et élections outre- Atlantique oblige, c’est une autre Américaine qui fait la couverture de Playboy ce mois-ci. Et pas n’importe laquelle puisque Lydia Hearst, modèle et fille de milliardaire, descend de l’une des familles les plus célèbres d’Amérique – la vie de son grand-père magnat de la presse inspira Orson Welles pour son film Citizen Kane.

Elle cédera sa place à une jolie Française bien de chez nous dans le prochain numéro… Emma de Caunes, transfigurée en Marie-Antoinette façon opéra rock, par Ellen Von Urth.

Eric Foucher, Rédacteur en chef

Lydia Hearst