J’ai connu Michel Polnareff par le milieu des anges gardiens. J’avais bien-sûr des amis «
normaux », qui connaissaient Michel Polnareff : Nicoletta, Hervé Vilard, Fabien Lecoeuvre qui
fut son attaché de presse, mais qu’aux dernières nouvelles Polnareff voulait tuer, Yann Moix, qui
tente encore en vain de le faire jouer dans Podium 2, ou Frédéric, Beigbeder, qui met dans
chacun de ses livres, une citation de lui, espérant – sans succès – qu’un jour il les lise. Mais on
n’approche pas un fou par des gens normaux : il existe dans les hôpitaux psychiatriques des
fous spécialement missionnés pour tenter de correspondre avec les cas les plus graves : ceux
qui ne reviendront jamais parmi nous. Je devais trouver un de ces messagers là.
Par Simon Wauquiez
Photographe : Yves Kortum @yveskortum Directeur artistique & Styliste : Etienne Jeanson
@jnsn_fashion (@etiennejeanson)
Premier souci : je n’avais pas le numéro de téléphone de Polnareff. J’avais pourtant les 06 de Tout-Paris,
de Passe-Partout à Milan Kundera. Laissez-moi vous expliquer pourquoi : j’avais 20 ans, de grandes
irrésolutions, des impatiences qui me chahutaient et la certitude d’avoir du destin dans ma besace. Je
dînais rue Jacob avec Nicoletta et son adorable mari Jean-Christophe. L’ivresse accrochait à nos
conversations des ailes lyriques. Nous trinquions au bel aujourd’hui, en parlant de la noire beauté de la
nuit, de la grâce des demoiselles qui nous accompagnaient et de la nostalgie qui n’était plus ce qu’elle
était. Occupés à refaire le monde alors que c’étaient nous qui étions défaits, je vois Jean- Christophe qui
s’assoupissait sur son téléphone ouvert. J’eus alors l’idée du siècle: lui voler son répertoire! Ni une, ni
deux, en quelques secondes, je lui photographiais tous les numéros de téléphone. C’est ainsi que ma
carrière commença : je n’ai, toutes les années qui suivirent et jusqu’à aujourd’hui, fait qu’appeler ses
contacts, les inviter, les séduire… Récemment, Jean-Christophe, qui est devenu un de mes meilleurs
amis, m’avoua qu’il n’était pas ivre du tout, qu’il était non-seulement conscient de ce vol, mais qu’il l’avait
provoqué, pour me donner le coup de pouce sans lequel je n’aurais pas réussi. La grande classe! Mais il
n’y avait pas le numéro de Michel Polnareff
Alors pourquoi les anges gardiens? Nous avions, avec ma bande de copains, un running-gag: Pierre
Jovanovic. Il existe des personnalités qui donnent l’impression d’être en trip hard de LSD sans en avoir
pris. Jovanovic en faisait partie. Il était célèbre pour avoir vendu un million d’exemplaires d’une enquête
de 40 ans sur les anges gardiens. Depuis, il donnait des conférences sur l’économie, où il annonçait
chaque jour le krach total de toute la bourse, la monnaie, l’argent, la planche à billets. Partout dans le
monde, des millions de gens suivaient avec passion ses vidéos qui mêlaient l’ange Gabriel, 666 et
conseils boursiers, et qui disaient surtout que demain aurait lieu une apocalypse planétaire, et qu’il fallait
donc vite retirer ses économies, car demain matin, toutes les banques mondiales fermeront. Je le voyais
un peu comme ce personnage de L’île mystérieuse de Tintin, qui tape sur une cloche, annonçant la fin
du monde. Il ne faut jamais fréquenter les gens dont on se moque, car on finit par les aimer. Pierre et moi
devînmes amis, et quand je vis son niveau de vie, je me dis que finalement l’ange Gabriel était un bon
conseiller en placements boursiers. C’était lors d’un dîner au Meurice – car en plus d’être intelligent, notre
ange était généreux – qu’il me parla de Polnareff.
Il me racontait que tandis que le monde entier cherchait en vain à joindre Polnareff – Sarko,
Drucker ou son Manager – Michel l’appelait cent fois par jour, toujours en visio, en robe de chambre et
avec une coupe de champagne, pour lui parler sans fin de considérations informatiques, ésotériques, ou
en tout cas hallucinogènes. C’est grâce à cet ange gardien que j’ai pu faire cette interview de Polnareff.
Et quand Polnareff hésitât à la faire et failli nous planter, Jovanovic eut cette phrase géniale:« Si
Polnareff ne la fait pas, tu ne devras avoir aucun regret, car cela voudra dire que Polnareff est mort, qu’il
n’est plus en état de comprendre l’intérêt de te donner une interview, et que donc il est fini ». Pierre, I
love you.
Mais pourquoi Polnareff ? Polnareff, c’était pour moi cet étrange jeune homme, que Paris accueillit
comme un prodige, et qui, après avoir commis quelques tubes, s’éclipsa de la scène musicale pour n’y
revenir qu’au soir de sa vie sous la forme d’un mythe: un météore qui, après avoir révolutionné la
chanson française, et au-delà la notion même de musique, renonça à celle-ci, pour mener sous des

cieux californiens une vie errante et libre. Parfois, on le revoyait dans les pages à scandale des
magazines, et l’on pensait que s’il vivait sur des cimes abyssales, il explorait souvent les gouffres de
l’existence, voire ses chutes lui permettaient d’atteindre des sommets. D’autres se souviennent de la
démarche mal assurée de Michel Polnareff, qui descendait tous les jours, vers 16 heures, prendre sa
vodka orange – la vodka de la défonce – au bar du Royal Monceau. Il vécut cinq ans sans sortir du
palace, en tenue de sport, chaussures Nike, et lunettes noires. Un jour l’ascenseur s’est arrêté à l’étage
d’un hôpital psychiatrique.
Polnareff est-il fou? C’est ce que m’avaient dit Frédéric Beigbeder et Fabien Lecoeuvre:« Rien à faire
avec lui, il est trop fou». Le star- système m’a toujours ennuyé, je le trouvais prévisible, décevant,
organisé, et je finissais par penser, à l’instar de Fontenelle, que si la raison dominait sur la terre, il ne s’y
passerait rien. Polnareff a toujours estimé que c’était une erreur de croire qu’on devait se débarrasser de
sa névrose, mais qu’il fallait au contraire éprouver ce qu’elle signifie, ce qu’elle a à nous enseigner,
quelle est sa visée. Il lui en est même devenu reconnaissant, car c’est elle qui lui permit d’avoir ce génie
absolu. Il n’a jamais guéri de sa névrose : c’est sa névrose qui l’a soigné. Au fond, pour paraphraser
Cocteau, Michel Polnareff n’est qu’un fou qui se prend pour Michel Polnareff : quand la plupart des petits
chanteurs se prennent pour un autre, c’est-à-dire qu’ils tâchent de ressembler à quelque chose de déjà
connu, de catalogué, qui ne nous surprend pas, à quoi l’œil de l’humanité est accoutumé. Lui, au

contraire, se prend violemment pour lui-même, sans aucune concession pour le monde, et c’est peut-
être ça sa folie.

J’ai fait 300 interviews dans ma vie, à tel point que je suis aujourd’hui plus à l’aise dans une interview
que dans la vie. Pire, je transforme chaque rencontre en interview. Revenu de tout sans être jamais allé
nulle part, blasé, je finissais par penser comme Sartre que l’homme est une passion inutile. Il est dur de
ne pas obtenir ce qu’on désire, mais il est encore plus dur de l’avoir obtenu. Je ne me souviens que
seulement de quelques-unes: Roland Jaccard , car ce fut la première, et cinq années après je
prononcerai son oraison funèbre, le lendemain de son suicide; Nicolas Ker, car il fit une crise cardiaque
pendant l’enregistrement et Enora Malagré, car je pense ce soir-là avoir atteint l’idée ultime du néant: le
grand vide métaphysique. Mais je me souviendrai toujours de l’interview de Michel Polnareff pour une
raison toute bête, ridicule, si ridicule que je ne devrais pas la raconter ici. Mais pourtant essentielle.
Je n’ai jamais été fidèle à mes maîtresses, mais je l’ai toujours été à mes vieux maîtres, et surtout à mes
amis. À 17 ans, mon meilleur ami s’appelait Antoine, nous étions tous les deux beaux, riches, intelligents,
plein d’avenir et de rêves, et pourtant nous étions des enfants tristes. Nous avons toujours été des
enfants tristes. Et nous savions que les rêves sont des désirs sans courage. Alors le soir, tous les deux,
nous plantions les bougies de notre romantisme noir sur tous les comptoirs, nous les allumions et nous
nous y brûlions. Il était doux et enivrant de caresser l’idée du suicide… Et nous nous étions toujours dit
qu’un jour, on mourrait, ensemble, sur Le Bal des Lazes.
La musique, avait dit Victor Hugo, c’est du bruit qui pense. N’importe quoi, Le Bal des Lazes, c’était de la
magie qui pleure. Peu importent les paroles, c’était une page blanche sur laquelle on s’imaginait dessiner
notre mort, qu’on coloriait en clair ou en obscur, selon notre humeur. Pureté inouïe, presque
douloureuse, de ces notes bleutées, qui dansaient autour de nous. Si Dieu existait, il avait le sourire
d’aube de ce jeune homme qui « sera pendu demain matin, dommage pour la fille». Les années ont
ensuite passé, j’ai continué mes études, j’ai commencé mes émissions, Antoine de son côté a sombré
dans la drogue. La dernière fois que je l’ai vu, c’était à Athènes, il était une loque, et avait voulu me tuer
lors d’un retour d’acide, j’ai vu les pompiers l’emmener, perdu à jamais. J’avais choisi la clarté, il avait
choisi la nuit, j’avais choisi la vie, il avait choisi la mort. J’interview Polnareff sur« le bal des Lazes» pour
Playboy, il doit toujours l’écouter là-bas quelque part…
SIMON WAUQUIEZ : Quand vous racontez votre enfance, il y a ce père mélodiste, cette mère
danseuse, donc on pourrait imaginer une enfance un peu bohème, un peu artistique, et au contraire,
vous racontez une enfance psychorigide, militaire, un père qui vous obligeait à jouer 10 heures par jour
au clavier, qui vous interdisait de jouer avec les gosses de peur des microbes ou des mauvaises
fréquentations, qui vous interdisait de posséder des disques que vous étiez obligé de cacher sous la
table de la salle à manger… On pourrait se demander, vous qui vous dites un enfant premier dans toutes
les matières, ce père, qui était presque monstrueux, traumatisant, vous a permis en quelque sorte d’être
un génie? Est-ce que si, par exemple, votre père avait été un type très sympa, très bohème, vous seriez
peut-être devenu complètement autre chose et vous n’auriez pas du tout été Michel Polnareff ?
MICHEL POLNAREFF : C’est difficile de savoir quelque chose qui ne s’est pas passé parce
qu’effectivement, j’étais, comme vous dites, dans une enfance psychorigide, avec la peur des contacts
avec les autres enfants. J’ai eu une enfance qui était, disons, très studieuse et pas très sympathique.
Mais c’est la raison pour laquelle je me suis cassé à 18 ans en claquant la porte et en disant « OK, je
serais mieux dehors que dedans ».

S. W. : Et toute votre vie d’ailleurs, chaque décision était précédée de l’interrogation:« Qu’aurait fait mon
père ? Je fais l’inverse ! ».
M. P. : Oui, il n’avait pas raison sur tout et en fait il avait raison sur pas beaucoup de choses. Il venait
d’une autre culture, c’était quelqu’un qui avait échappé à la révolution russe, et qui, à mon avis, cherchait
un petit peu son chemin en tant que survivant. La bonne nouvelle, en tout cas pour moi, c’est que je lui ai
pardonné depuis et ça m’aide beaucoup.
S. W. : Vous êtes enfant élevé devant un buste de Chopin et vous dites que Chopin était un romantique,
c’est-à-dire dans les définitions quelqu’un qui se laisse dominer par l’imagination et se passionne pour
les entreprises généreuses mais utopiques. Auriez-vous pu devenir un pianiste classique ?
M. P. : Rubinstein, un peu des choses comme ça? J’étais destiné à ça, effectivement. Mais à un moment
donné, comme mon univers était plutôt trop sérieux à mon goût, je me suis tourné vers quelque chose
qui paraissait relever de la facilité à mon père, mais qui en fait n’en était pas. C’était un changement total
où il fallait désapprendre et non pas apprendre. C’était quelque chose de totalement différent. Et je me
suis évidemment tourné vers le rock’n’roll et plus tard la pop.
S. W. : Vous dites que ce qui a fait que vous êtes finalement à un moment passé à la guitare, c’est votre
côté beatnik. C’est-à-dire que le piano, ça se partage assez peu, on ne peut pas emmener son piano sur
soi. Et c’est pour ça que vous avez commencé la guitare, vous vouliez chanter dans la rue pour les gens.
Et vous dites, c’est assez intéressant, que vous achetez une sorte de leçon style« Comment apprendre
la guitare en trois jours ? ». Vous avez trois accords, ça fait La poupée qui fait non. Aujourd’hui les élèves
du monde entier utilisent ces trois accords pour apprendre la guitare. A t-on l’impression que les plus
grandes choses, les plus grands tubes, sont en fait des choses très simples ?
M. P. : C’est compliqué de faire simple. Surtout avec une connaissance musicale comme la mienne, le
simple n’est pas forcément évident… Par exemple, je ne me considère pas comme le plus grand virtuose
de la Terre. Je me considère comme un mec qui sait bien manier le piano. De l’autre côté il y a beaucoup
de musiciens, notamment dans le jazz, dans la fusion et tout ça qui, à mon avis, excusez-moi, font un
peu de la masturbation. Ils ne font pas l’amour, ils se branlent. Donc, je veux dire, ce n’est pas mon truc.
Si je me branle, je ne le fais pas devant un piano.
S. W. : À l’époque, vous dites que vous êtes beatnik avec comme devise:« Fais ce que tu voudras» avec
comme seule occupation de ne pas en avoir. Est- ce que vous êtes toujours resté un peu beatnik?
Nicoletta, que j’ai eue au téléphone tout à l’heure, me demande de vous demander:« Même aujourd’hui,
avec sa vie très luxueuse à Los Angele, est-il est resté quand même un peu bohème et un peu beatnik ?
».
P. : Je pense qu’on ne change jamais. On peut changer de lieu, on ne peut pas changer de tête. S. W. :
Donc vous l’êtes toujours ?
M. P. : Oui, je pense.
S. W. : Alors, quand vous partez de chez vous, vous vous retrouvez à la rue sans argent. Vous restez 13
jours sans manger, vous êtes squelettique, vous dormez dans le métro, station Lamarck- Caulaincourt où
il n’y a pas trop de courant d’air.
Vous êtes accusé de vagabondage, les curés du Sacré-Cœur vous dénoncent. Auriez pu renoncer ou
avez-vous toujours cru finalement à une sorte d’ange gardien ou de bonne étoile ?
M. P. : Non, je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer. J’étais en tout cas content de ne plus être à
la maison parce qu’il y avait quand-même une liberté dehors que je n’avais pas dedans. J’étais très
inquiet d’ailleurs. Je ne savais pas ce que j’allais devenir. Et il y a un ami qui était en classe avec moi, qui
m’a retrouvé sur les marches de Montmartre et m’a emmené chez un éditeur qui était également
producteur. Et c’est devenu le vrai départ d’une carrière.
S. W. : Vous avez écrit dans votre autobiographie que vous pouvez être un peu mégalo, que vous êtes
plus intelligent, que vous avez du génie ou au moins un immense talent… Est-ce qu’à l’époque vous le
saviez aussi déjà ou c’est avec le temps que vous en êtes rendu compte ?

M. P. : Le temps m’a réconforté dans mon idée de moi-même. Puisque quand on pense un truc de soi-
même et qu’on le pense tout seul, c’est mieux quand il y a des gens qui pensent comme vous.

S. W. : On va parler un peu de la musique. Vous avez une très jolie expression. : « La musique, c’est
quand même une belle salope.» parce qu’elle vous appelle au beau de la nuit, elle vous empêche de
dormir, elle vous plante quand vous avez rendez vous, quand vous voudriez vous en débarrasser ou
faire autre chose et à l’inverse quand vous avez besoin de finir
le disque, il n’y a plus rien. On a l’impression que vous avez un rapport à la musique qui n’est pas du tout
serein… J’ai interviewé plein de chanteurs qui font vraiment ça plus qu’avec plaisir. Ils n’en parlent pas

du tout comme de quelque chose de déchirant. On a l’impression chez vous qu’il y a une sorte d’amour-
passion, de drogue, presque d’obsession, de maladie, quelque chose qui, dirait un psychiatre, n’est pas

rationnel avec la musique.
M. P. : C’est amusant que vous parliez de psychiatre parce que moi, j’ai eu des conversations avec
beaucoup de psys et j’ai jamais réussi à en guérir un seul. Je pense que c’est des gens profondément
sympathiques pour la plupart. Ils ont leur utilité. Je dévie complètement de la question. Je pense qu’ils
ont besoin de voir qu’il y a des gens qui souffrent et qu’ils ne sont pas les seuls.
S. W. : C’est la phrase de Woody Allen d’ailleurs, qui disait : « J’ai quitté mon psy quand il était guéri ».
M. P. : Oui, mais ça n’arrive pas. Ça, c’est du cinéma. Un psychiatre ne peut pas guérir. Donc, attendez,
la question d’origine, c’était parce que je me suis complètement éloigné.
S. W. : Oui j’avais reçu il y a 15 jours Adamo. La musique ne lui pose aucun problème, il ne souffre pas,
tout va bien. C’est presque comme s’il allait aller à la pêche. Vous, on a l’impression qu’il y a un côté
tragique.
M. P. : Non, ce n’est pas ça. C’est qu’il y a une grande différence entre chanteurs et créateurs. Si je
n’étais qu’interprète, ce serait facile, mais je suis profondément un créateur et j’aime le partage avec des
grands musiciens. J’ai eu la chance de travailler et toujours d’ailleurs avec les meilleurs musiciens au
monde et c’est un partage absolument fantastique. Ce que j’aime bien, c’est mettre la cerise sur le
gâteau parce que tout à coup, j’aime mettre ma patte sur quelque chose qui existe déjà. Quand je crée,
moi, c’est de A à Z. Quand je travaille en studio, c’est toujours de A à Z, mais avec un plus petit A,
disons. J’aime bien écouter ce que font les autres. Par exemple, et il y a beaucoup de gens qui pensent
que je n’aime pas être chanté par les autres, mais j’adore avoir des covers. J’adore ça. J’adore écouter
la vision des autres en plus de la mienne. Et actuellement, justement, on prépare des trucs très
intéressants dans ce sens là, avec des DJ, du rap, tout ça. Toutes les formes de musique sont
intéressantes, même s’il y a beaucoup de gens qui considèrent que le rap n’en est pas une. J’adore le
hip hop, par exemple. J’adore Eminem. Pour moi, ce sont des œuvres musicales et je sais qu’il y a un
peu de mépris de l’intelligentsia sur ces mecs-là, mais déjà, pour moi, un artiste, c’est quelqu’un qui doit
faire du bien à ceux qui l’écoutent et je pense que tous ces mecs- là font le job.
S. W. : Vous pourriez un jour faire un album de rap ?
M. P. : Pourquoi pas? Le seul truc qui m’ennuie, c’est qu’on va dire:« Tiens, il essaie d’être à la mode.»
Moi, je suis la mode du verbe« être» et je peux l’être du verbe « suivre ».
S. W. : Même dans la création de vos chansons, vous racontez, par exemple pour Le bal des lazes, que
vous l’avez créée à 4h00 du matin dans un hôtel particulier, où vous faisiez de la moto dans le salon et le
voisin a sorti sa carabine. Ou alors vous dites, par exemple, que vous ne pouvez créer que dans des
villes où il pleut comme Bruxelles ou Londres, parce que s’il fait beau dehors vous avez envie d’aller
dehors.
M. P. : C’est vrai. Tout ça est exact. Je ne change pas du tout d’avis. C’est vrai que je n’aime pas être
dans un studio quand il fait beau dehors, parce que je trouve que je manque quelque chose. Mais si je
suis à Bruxelles, j’adore Bruxelles ou à Londres, j’adore Londres, c’est différent. Donc à ce moment là,
quand je suis dans le studio, je n’ai pas l’impression de louper quelque chose qui se passe ailleurs.
S. W. : Les maisons de disque disent que vous ne rendez jamais les albums à temps. Parce que, par
exemple, il peut y avoir 168 mixages. Est-ce que vous auriez parfois aussi l’impression qu’ une chanson
n’est jamais finie et vous voudriez toujours rajouter un truc, et même si à un moment il faut la sortir, vous
pourriez la faire sur 40 ans ?
M. P. : Oui, on me prête beaucoup de défauts qui n’en sont pas. Etre perfectionniste n’est pas un défaut.
Au contraire, c’est un respect de soi-même et un respect du public qui vous écoute. Mais il y a
différentes choses. Par exemple, le dernier disque, ça a été un truc où j’ai voulu me prouver le contraire,
que je pouvais faire les choses relativement vite, mais où tout à coup, on ne perdait pas la sincérité.
Parce que des fois, disons, on peut devenir un peu synthétique, un peu trop parfait. Et le trop parfait, des
fois peut enlever la vraie sensibilité. Il y a des choses qui se passent. Il n’y a pas de règles, il n’y a pas
de formules. Une chanson, elle peut être géniale si on la fait vite et une autre, elle a besoin de temps.
Toute chanson est différente. C’est la raison pour laquelle moi, je suis très fier d’avoir un catalogue de
chansons où aucune ne ressemble à l’autre.
S. W. : Vous dites que certaines musiques vous ont été dictées, c’est-à-dire, par exemple Goodbye
Marylou. Vous aviez une idole de jeunesse qui était Ricky Nelson, qui avait écrit Hello Marylou, vous
rencontrez sa fille au Royal Monceau, et vous la composez sur un petit piano Casio, dans un pavillon de
banlieue en Seine- et-Marne et vous dites qu’elle n’appartenait à aucun système harmonique vous
connaissiez, comme si c’était quelqu’un d’autre qui l’avait écrite. Comment analyser ce phénomène ?
Que se passe t-il à ce moment-là ?

M. P. : Je n’en sais rien du tout. J’étais à l’époque dans une grande période où je me questionnais sur
moi-même. J’ai eu plusieurs étapes où je pense qu’un vrai artiste tout à coup se remet en question,
cherche comment faire, comment sortir d’un système. Et justement, dans ce cas là de système
harmonique, c’est exact que je n’ai aucune idée d’où ça vient ou d’où ça venait. Ça me paraissait
effectivement dicté. Il y a eu plusieurs légendes comme quoi je l’avais composée au Royal Monceau sur
le piano, ce qui est absolument faux. Et je suis désolé pour le mec qui a acheté le piano du Royal
Monceau en pensant qu’il achetait celui où j’avais écrit Goodbye Marylou, mais non. Je l’ai jouée dessus,
mais je l’ai pas composée. Je l’ai composée effectivement sur un petit Casio, dans ce qui s’appelle un
P4, un petit pavillon de banlieue. C’est exactement ça. Mais effectivement, j’ai rencontré la fille de Ricky
Nelson et comme il avait composé cette chanson Hello Marylou, j’ai fait le contraire, je ne sais pas
pourquoi, en disant que c’est Goodbye Marylou, comme en plus, il s’était tué en avion, si je ne me
trompe pas, donc, c’était une espèce d’hommage à l’envers.
S. W. : Et d’ailleurs, quand vous étiez en studio, vous disiez souvent:« Tu penses trop, ne pense pas. »
Comme s’il ne fallait pas trop intellectualiser la création ?
M. P. : Oui, mais encore une fois, ça dépend de quelle chanson. Il y a des chansons qu’on peut
intellectualiser et il y en a d’autres où effectivement, je pense qu’il faut laisser péter.
S. W. : Par exemple, Âme caline, c’était un oiseau à Marrakech ?
M. P. : Oui, c’est vrai. J’étais en train de faire une sieste à Marrakech et j’ai entendu« Ba da da». Je ne
peux pas siffler, je suis incapable de siffler, mais lui était très bon à siffler. Et donc j’ai repris ce début et
j’ai écrit la chute.
S. W. : Et vous dites aussi qu’il un dédoublement, que parfois vous êtes Michel et vous regardez
Polnareff sur scène. Il y a deux personnages, en fait, deux personnes qui sont totalement différentes.
M. P. : Oui, dans la vie, je suis un mec relativement timide et j’ai besoin, si vous voulez, pour extérioriser
de devenir effectivement le personnage qu’on attend sur scène. Attention, je suis un fan de Polnareff !
S. W. : Jean-Louis Barrault disait « La musique, c’est sa vocation. Hors d’elle, il s’asphyxie, c’est un
général d’armée. Il opte pour la fantaisie, mais il y consacre sa science. ». C’est drôle, ça rappelle un
peu finalement votre père, le côté général d’armée !
M. P. : Oui, c’est possible. Je ne me rends pas compte. C’est un mélange de philosophie, de sagesse.
C’est dur d’être représenté chez les autres en leur expliquant comment faire. Par exemple, je voue un
amour total aux musiciens, surtout ceux qui jouent ma musique et c’est la raison pour laquelle je travaille
avec eux, mais c’est un travail d’équipe qui doit finalement me représenter. C’est peut-être là où on peut
me trouver rigide.
S. W. : Ce qui est aussi intéressant, c’est le côté démesuré. Par exemple vous racontez qu’il y a une
chanson dans L’Infiniment petit qui s’appelle La Mouche, que vous avez composée à partir d’une
mouche et en même temps, dans L’Infiniment grand, quand Jean-Loup Dabadie écrit « Je te donnerai les
bateaux, les oiseaux», vous dites « T’es radin, il faut mettre tous les bateaux, tous les oiseaux». On a
l’impression que vous voulez soit des choses comme le plus petit truc, soit des choses immenses. Il y a
un côté démesuré.
P. : C’est possible. J’ai du mal à vous répondre là dessus parce que je ne me vois pas avec vos yeux.
Donc, oui, effectivement, quand Jean-Loup est arrivé avec« Je te donnerai des bateaux, je te donnerai
des oiseaux», j’ai mis trois mois à me dire« Mais qu’est-ce qui cloche? Qu’est-ce qui cloche ? C’est un
manque de générosité, c’est quoi?» et donc c’est là où je suis arrivé avec« tous les bateaux, tous les
oiseaux», parce que là, tout à coup, on avait une dimension, on avait une générosité qui n’était pas là au
départ.
S. W. : Alors maintenant, on va revenir sur quelques points clés de votre carrière. 1966, première tournée
en première partie de Claude François. Et vous dites qu’avant de monter sur scène il s’enfermait dans sa
loge avec le brushing, le maquillage, le costume, etc. Et vous, vous jouiez au foot avec les musiciens.
Beaucoup de gens m’ont dit que Claude François était odieux, méchant, mauvais camarade, ignoble,
sadique. Partagez-vous ces souvenirs ?
M. P. : J’ai le souvenir d’un mec très difficile, mais d’un grand, grand professionnel. C’est le premier
grand professionnel que j’ai rencontré. Etait-il difficile? Très. Est-ce qu’il était chiant et des fois méchant?
Oui. J’ai eu des rapports avec lui qui n’étaient pas toujours sympathiques parce qu’il n’arrivait pas à
comprendre, effectivement, comment on pouvait rentrer sur scène comme ça. J’avais tellement le trac
qu’à l’époque je rentrais en courant et je sortais en courant. Mais oui, est-ce qu’il éteignait les lumières ?
Oui. Est-ce qu’il éteignait la réverb ? Oui. Mais c’était son insécurité à lui. Il faut lui pardonner et c’est un
grand pro.

S. W. : Alors, en 1971, c’est le film de La Folie des Grandeurs de Gérard Oury. Vous dites que votre
musique agrandissait l’écran et qu’en fait, Oury n’avait pas compris pourquoi, sur un sujet classique,
vous mettiez une musique de western.
M. P. : Quand j’ai vu les premiers rushes, et Gérard voulait absolument avoir un film en Cinémascope, la
Gaumont ne lui a pas donné les moyens de le faire. Donc, je dis qu’effectivement, cette musique qui est
maintenant devenue iconique, agrandissait la scène. Oui, alors on se dit « Qu’est-ce que vient foutre un
truc disant dans une direction western spaghetti?». Moi, je ne crois pas au ton sur ton. Donc c’est en
total ambivalence avec ce qu’on voyait sur l’écran. Et donc c’est ça qui a fait le choc de cette musique
moderne avec ces images classiques. D’ailleurs, Gérard m’avait demandé quand j’ai fait la musique du
dernier Coluche, Le serpent à plume, de refaire la même musique. Je lui ai dit« Mais non.». Encore une
fois, c’est mon truc de formule. Non, tout ne marche pas. Il n’y a pas une formule générale qui marche. Il
y a une formule par œuvre.
S. W. : C’est aussi les souvenirs avec Yves Montand sur le tournage. Parce qu’au départ, ça devait être
Bourvil qui devait jouer le rôle. Simone Signoret était furieuse que Montand le fasse en disant que ça
allait détruire sa carrière. Ce qui est assez amusant, c’est que votre père avait écrit pour Montand 30 ans
avant. Est-ce que c’était une forme de revanche aussi ?
M. P. : Non, parce que je n’ai jamais eu de revanche sur mon père. Je n’ai jamais cherché ça. Je pense
qu’il était à la fois un peu jaloux et en même temps, super admiratif. C’était son ambivalence à lui.
Puisque plus tard, j’ai découvert qu’il découpait toutes les coupures de presse où j’étais, etc. Donc,
c’était un admirateur pas content d’être admirateur.
S. W. : Quels souvenirs gardez-vous de Montand ?
M. P. : On a passé des moments absolument formidables. Il était très angoissé par ce film, parce
qu’effectivement, si Signoret l’a complètement détruit mentalement en lui disant que sa carrière était
foutue. Effectivement, ça devait être Bourvil pour le rôle, mais quand il est mort, Oury a été obligé de
rendre Montand physiquement plus petit, un peu bossu. Il était constamment comme ça parce qu’il ne
pouvait pas refaire les décors et qu’il fallait que Montand rentre dedans. J’ai passé des moments
formidables avec lui parce qu’il y avait un truc qui s’appelle un zapatéado. J’ai passé beaucoup d’heures
avec lui parce qu’il avait du mal avec les notes arabo-mauresques. Donc on apprenait un petit peu demi
ton par demi ton. On a passé des moments vraiment fabuleux. Je l’emmenais à Boulogne, il se cachait
derrière les rideaux parce que les producteurs ne voulaient pas que les acteurs voient les rushes.
S. W. : Quels souvenirs vous aviez de Louis de Funès ?
M. P. : Bizarrement, je ne l’ai pratiquement pas rencontré. Je suis même pas sûr que je l’ai rencontré
pour être franc. Mais c’était un grand admirateur de ce que j’ai fait pour le film.
S. W. :Alors 1972, c’est la fameuse affiche où vous montrez vos fesses pour le spectacle de l’Olympia.
Vous dites au début, il y avait un pantalon de Philippe Salvet avec des fentes à lacets sur le derrière et
en fait, ça s’est décidé à la dernière minute, l’affiche. C’était pas du tout prévu. C’était un truc improvisé…
P. : Totalement ! Ça m’a emmené en correctionnel.
S. W. : Mais ils vous disent que si c’était des fesses de femme et que c’était un montage, vous n’auriez
pas été condamné.
P. : C’est le juge qui a dit ça. Il m’a demandé« Est-ce que ce sont vos fesses?». C’est absolument
incompréhensible d’ailleurs comme logique… Je lui ai dit« Oui, ce sont bien les miennes». Donc j’ai été
condamné parce que c’était les miennes. Donc c’était un attentat à la pudeur. Si ça avait été des fesses
de femmes, c’était OK.
S. W. : Et d’ailleurs, je crois que c’était votre père qui était ami avec le préfet de police qui lui a dit d’être
très dur : « Il ne faut pas du tout être clément ! ».
M. P. : Oui, mais c’est exactement ça. Il s’appelait Louis Hamad. C’était d’ailleurs un auteur qui faisait
beaucoup de chansons avec Becaud. C’était un parolier et il m’a dit que mon père l’a encouragé à
m’envoyer en taule.
S. W. : Et on vous demande 10 francs par affiche, il y avait 6 000 affiches. Et est-ce que c’est un peu ça
ce qui a précipité aussi votre départ ?
M. P. : Oui, parce que je ne pouvais pas payer. Donc je me suis dit:« C’est pas compliqué, on va tout me
saisir et je ne pourrai pas me refaire, c’est à dire que je ne rends service à personne, ni à moi ni aux
impôts.». Parce que contrairement à ce que pensent les gens, je me suis acquitté de ma dette d’impôt
une fois que j’ai pu le faire. Contrairement aux bruits qui ont couru, je ne suis pas parti pour ne pas payer
mes impôts.

S. W. : En 1973, vous faites Polnareve, pour prendre votre revanche. Là, vous êtes entièrement nu avec
un chapeau cachant votre sexe qui tient grâce à votre sexe. Il a fallu tenir trois quarts d’heure. Je crois
que Carlos avait fait la même, mais lui, il avait eu besoin d’un élastique.
M. P. : Carlos est un mec formidable. Un grand ami. Lui, il avait compris, comme Antoine, qui est un mec
que j’adore, ils avaient décidé d’avoir une vie sympa à Tahiti et ils venaient de temps en temps faire un
petit truc. Alors que moi, je suis très sérieux sur ma carrière.
S. W. : Vous avez avalé un kilo de caviar pendant cette séance photo ?
M. P. : Ça m’a peut-être aidé pour tenir.
S. W. : Parmi les chanteurs français, celui pour lequel vous avez eu le plus d’admiration était Charles
Trenet qui vous avait dit cette phrase étrange que vous expliquerez peut être : « Polnareff, je vous
décerne le prix de la nuance. » Et il vous avait aussi dit qu’il aurait aimé faire deux chansons dans sa vie:
Comme ils disent d’Aznavour et Je suis un homme, de vous.
M. P. : Oui, c’est exact. J’étais à la Brasserie La Lorraine, à Paris. Il était avec Brel. Et donc il est venu se
déplacer à ma table et il m’a dit« Je vous décerne le prix de la nuance. » Je ne sais toujours pas
aujourd’hui exactement ce que ça veut dire, mais ça m’a beaucoup touché parce que moi, je suis un
admirateur sans bornes de Trenet qui, pour moi, est un total génie. Il a vraiment traversé le monde avec
ses chansons. Il a beaucoup de chansons très populaires dans le monde entier, y compris en anglais.
S. W. : A contrario dans les autres chanteurs, vous n’aimiez pas beaucoup Gainsbourg. Pourquoi ?
M. P. : Non, c’est pas que je ne l’aimais pas. C’est
que je n’étais pas tout à fait d’accord avec sa façon d’être plus qu’inspiré par les œuvres des autres.
S. W. : Ah oui, il vous a copié ?
M. P. : Non, pas moi, il n’a pas eu ce courage.
S. W. : Pierre Desproges avait une phrase très drôle:« L’autre spécialité de Polnareff, c’est d’avoir des
ennuis. Il a passé son temps entre la pop et la poisse.». En 1971, vous passez six mois en studio sans
voir le jour. Après, vous allez sur scène et un mec violent monte sur la scène en disant« Je vais casser
du PD ». Vous étiez complètement à bout de souffle, détruit. Vous faites une cure de sommeil. On vous
donne un cachet le 30 mai et vous vous réveillez le 14 juillet.
P. : Oui, c’était une nuit profonde.
S. W. : À quoi ça sert les cures de sommeil ?
M. P. : J’étais épuisé, déshydraté, avec une peine d’amour sérieuse. Oui, ce n’est pas une expérience
formidable.
S. W. : Ça ne se fait plus trop aujourd’hui, les cures de sommeil ?
M. P. : Non, je suis toujours en avance.
S. W. : 1973, vous êtes escroqué. On vous dit d’ailleurs qu’il aurait fallu tenir un livre-journal pour vos
dépenses, sauf que vous écriviez des poèmes dedans. Vous dites même que le confort peut couper
l’inspiration ! Là, c’était quand même
un peu hard puisque vous n’aviez plus assez d’argent pour mettre de l’essence dans votre Rolls. M. P. :
Oui, ce qui ne fera pleurer personne.
S. W. : Vous aviez un mec qui gérait votre argent, qui vous a ruiné, c’est ça ?
P. : Bernard Seudeau, on peut dire son nom.
S. W. : Toujours vivant ?
M. P. : Je ne sais pas. Je me rappelle qu’il était d’Angers ! Donc quand on est d’Angers… Danger !
S. W. : Vous aviez envie de le tuer, et que c’est en chemin que vous finissez par y renoncer.
M. P. : Il était en Amérique. J’ai fait le déplacement. Ça m’a fait penser au film avec De Niro, je ne sais
pas comment il s’appelle en français, Deep Hunter dans lequel, il y a un chevreuil dans sa visée. Il est là
dans la visée, mais il ne tire pas parce qu’il l’a tué quelque part. C’était un peu ce symbole que j’avais
dans cette occasion.
S. W. : À cause de ça, vous quittez la France. Vous prenez le paquebot Le France, vous avez la plus
belle suite, la Normandie, mais vous n’avez même plus assez d’argent pour boire autre chose que de
l’eau du robinet.
P. : Exact. Vous avez fait une enquête profonde.

S. W. : Oui, une enquête de personnalité terrible. Vous dites qu’à l’époque, vous ne pouvez pas revenir
en France et pourtant, vous revenez, je crois, en 75, quelques heures à Saint Germain des Prés,
déguisé.
M. P. : Oui, mais en même temps, j’ai fait un retour à Bruxelles avec RTL. À Forest National, qui est une
salle que j’adore, avec tous les Français qui étaient venus me voir, puisque moi, je pouvais pas aller les
voir chez eux, qui était un anciennement chez moi.
S. W. : Après ce type Bernard Machin, il y a eu Rocancourt. Comment expliquer que vous êtes fait deux
fois escroquer? Normalement, on ne reproduit pas deux fois les mêmes erreurs. Vous dites qu’il était
assez brillant, manipulateur et tout. Mais quand on le voit à la télévision, le mec complètement coké et
tout, il ne fait pas spécialement séduisant. Comment vous avez pu lui faire confiance ?
M. P. : Vous savez, je vivais une nouvelle fois une séparation difficile. Je ne suis pas très bon dans les
séparations amoureuses. Et comme je n’aime pas être seul, dans ces cas là, je suis une cible pour les
mecs qui sentent qu’il y a quelque chose à piquer. Rocancourt, à un moment donné, a été mon meilleur
ami. J’étais content d’avoir trouvé un ami. Je me suis fait totalement avoir, mais je peux vous dire qu’il
est gravement fort dans son domaine. Ce que je n’arrive pas à comprendre, comme sa femme,
maintenant, tout le monde sait ce qu’il est. Comment on peut se faire avoir aujourd’hui par un mec dont
on connaît les principes et dont on connaît le but. Ça me dépasse.
S. W. : Vous racontez, un jour, vous êtes à Los Angeles, il passe
devant un hôtel, il vous fait monter : « Là, je suis en train de tout repeindre. Ils ont mis du rouge, je
voulais mettre du bleu. Alors que c’était pas du tout chez lui… ».
P. : Oui. Si on est sport, on dit« bravo ».
S. W. : Autre sujet dont on doit parler, c’est les yeux. Vous dites qu’au départ, vous étiez myope, vous
voyez rien sur scène, vous tombez souvent. Donc vous trouvez les fameuses lunettes chez Pierre Marly,
elles sont noires. Vous les faites en blanc pour qu’on les voit de loin. D’ailleurs, vous les trempez dans de
l’eau bouillante, puis dans de l’eau glacée pour bien les ajuster. Et on arrive en 94, les 800 jours au
Royal Monceau, où vous avez failli perdre la vie.
M. P. : Autre parenthèse, je voudrais préciser que je suis resté 800 jours, mais le dernier jour, je suis parti
avant midi pour qu’on ne paye pas une journée supplémentaire. J’étais en Seine-et-Marne à Fontenay
Trésigny, où j’ai vécu une expérience artistique et personnelle assez formidable dans un bar de
campagne. À un moment donné, j’ai senti qu’il fallait quand même que je m’en aille. Ça devenait un petit
peu dangereux, beaucoup de gens pensaient que je me faisais passer pour Michel Polnareff et donc
voulaient m’agresser en disant« Nous, on aime bien Michel Polnareff, on n’aime pas quelqu’un qui se fait
passer pour lui.». Donc j’ai dit« OK, il faut dégager.». Et donc j’ai terminé au Royal Morceau où je me
suis pris d’affection pour l’endroit et où j’ai fait un de mes meilleurs disques. Qui s’appelle Kâma-Sutrâ.
S. W. : Et vous dites que vous l’avez fait, vous avez avancé les yeux fermés. Et aussi, au Royal
Monceau, il y avait la vodka, le whisky. Vous vous dites que vous deveniez Raspoutine, un peu hirsute,
boursouflé comme De Niro dans The Mission. Raspoutine au bar face à sa vodka, qui ne sort jamais.
Est- ce que vous pensez que votre état au Royal Monceau a permis de faire votre meilleur album ?
M. P. : Je ne consommais pas autant qu’on croit. Si on regarde les notes, on dit« Putain, comment le
mec, il peut boire autant?». Parce que moi j’ai un espèce de principe, j’adore le principe d’or, les
boissons quand elles sont fraîches, quand elles sont froides. Quand ce n’est plus froid, j’en prends une
autre. Donc, bref, je ne suis pas alcoolique. J’apprécie l’alcool, c’est un peu différent. Et voilà, c’est un
truc comme ça. L’alcool n’est pas le truc principal que j’ai fait au Royal Monceau. C’est vraiment le Kama
Sutra qui est le truc principal. Et si la vodka de mes ancêtres m’a aidé, merci la vodka.
S. W. : La vodka de la Défense! Et aujourd’hui, vous buvez toujours un peu ou plus du tout ? M. P. : Je
bois du champagne. Mais raisonnablement. Un seul verre à la fois.
S. W. : Vous êtes finalement opéré des yeux le 17 octobre 1994. Et là, vous dites que quand vous
retrouvez la vue, vous paniquez parce qu’il y a les sons, les lumières, c’est terrible.
M. P. : Le docteur Hagège qui m’a donc sauvé la vie, sauvé la vue, pardon. Je n’ai jamais eu aussi peur
de ma vie. J’ai connu la terreur, il n’y a pas d’autre mot. Parce que ce n’était pas du tout un truc au laser
qui est maintenant un truc lambda, qui est en fait très simple. C’était une opération, de la microchirurgie.
Donc ça, c’était très délicat. À un demi-millimètre près, c’était fini.
S. W. : C’est à cette époque là que vous croisez Guillaume Depardieu, qui était lui-même à l’hôpital ?
M. P. : Oui. Effectivement, j’aimais beaucoup Guillaume. On se rencontre dans le salon et il jouait du
piano, très bien d’ailleurs. Je lui dis « Non, là, tu fais une erreur, c’est un autre accord…»,« D’accord,
mais t’es qui toi?»,« Je suis Polnareff »« Mais ta gueule, connard. ». En fait, je ne le savais pas, mais je
suis quelqu’un qui n’existe pas.

S. W. : Et vous ne l’avez pas attaché à son lit pour ne pas qu’il puisse se droguer ou un truc comme ça,
non ?
M. P. : Il avait fait une connerie, je crois qu’il avait sauté par la fenêtre. Je ne me rappelle plus. C’est un
peu loin.
S. W. : Alors maintenant, parce qu’on est quand même dans Playboy, on va parler un petit peu des
femmes. Et c’est très intéressant. Vous dites que vous avez eu une éducation stricte, quasiment asexuée
ou en tout cas asexuelle. Du coup, quand vous avez commencé votre vie sexuelle, vous étiez un peu un
petit puceau timide et ce sont les prostituées qui vous ont appris le sexe. Vous parlez, par exemple,
d’une Algérienne avec une dent en or qui vous appelle « mon biquet ». Et on a l’impression que toute
votre vie, vous avez quand même bien aimé les prostituées, dans le sens où c’est des femmes que vous
respectez énormément et à qui vous devez beaucoup.
M. P. : J’ai beaucoup d’admiration pour les prostituées, parce que pour moi, c’est des femmes honnêtes.
Et je pense qu’elles servent beaucoup aux couples, au pluriel. Les prostituées sont des bienfaitrices, oui,
absolument.
S. W. : Vous auriez pu épouser une prostituée ? M. P. : Oui, bien sûr. Bien sûr. Mais attention, sans
profiter de ses gains. S. W. : Bien sûr. Évidemment. Vous racontez, c’est assez émouvant, notamment
quand vous étiez jeune en bagnole autour de l’Arc de Triomphe, il y avait les prostituées qui tournaient,
elles avaient les jambes rougies de froid et vous en preniez parfois une pour la réchauffer. Ou même
vous racontez quand vous arrivez à Los Angeles tandis que votre appartement est en travaux, elles vous
disent« On va vous prêter une chambre» et vous vivez dans le bordel. On a l’impression même parfois
quand on vous lit que toutes les femmes de votre vie, forment des histoires terribles, une veut même
vous tuer à la hache, que des histoires atroces, alors que finalement, les prostituées, c’est quand même
pas mal. On vous dit parfois que vous préférez presque les prostituées aux femmes, non? Ou en tout
cas aux femmes avec lesquelles vous avez vécu.
M. P. : C’est des femmes qui, à mon avis, encore une fois, je pense, sont des bienfaitrices pour les
hommes et également pour les femmes. Je pense que ça a toujours existé. Maintenant, on en parle plus,
c’est tout.
S. W. : Que penser aujourd’hui de la vague #MeToo, du wokisme, les #balancetonporc ? Avec Depardieu
qui est accusé dans Mediapart par 13 femmes. On a l’impression qu’il y a énormément de grandes stars
qui subissent une sorte de violent retour de revers de la médaille et qui sont accusés. Que vous inspire
ce phénomène ?
M. P. : Vous savez, je n’ai jamais été pour que les femmes soient violentées. Maintenant, si les mecs ont
fait des trucs déraisonnables avec des femmes, je trouve ça totalement normal qu’ils soient punis. Mais
ce que j’arrive moins à comprendre, c’est qu’on mette des fois 10 ans ou 20 ans à les punir. Pourquoi
est-ce que ça n’a pas été fait au moment où ? C’est ça qui me dérange un petit peu.
S. W. : Vous disiez que les femmes que l’on paye ne sont pas celles qui coûtent le plus cher. Aujourd’hui,
comme on pénalise la prostitution, les filles sont dans des réseaux, c’est terrible pour elles, alors qu’on
ne voit pas les raisons qui expliqueraient cette pénalisation sous forme de puritanisme ?
M. P. : Il y a une grande hypocrisie autour de tout ça. On critiquait les États-Unis pour une espèce de
chasse aux sorcières mâtinée d’une espèce d’hypocrisie par rapport au sexe. Ça m’ennuie de voir la
France tomber là dedans. Quand on copie l’Amérique, il faut la copier pour ce qu’elle a de mieux.
S. W. : Tout à fait. Toujours à propos des femmes, vous confessez toujours avoir fait l’erreur de
confondre amour et passion. Penser que finalement, le quotidien aurait tendance à tuer l’amour et que
l’amour s’incarnerait dans la passion, les drames, un peu à la Truffaut, ni avec toi ni sans toi. Et on a
même parfois un peu l’impression que vous avez une touche de misogynie, mais sympathique dans le
sens, par exemple, vous dites« Moi, une femme ne peut pas me suffire, mais il faut que cette femme, je
lui suffise». Vous dites aussi que vous ne savez pas mentir, donc à chaque fois, que vous étiez avec une
nana, vous la trompiez, mais en le lui avouant le soir même…
M. P. : Ou le matin suivant. Je déteste le mensonge. Je déteste ça, je trouve que c’est une maladie. Je
hais le mensonge, mais c’est vrai que la vérité, des fois, vous coûte. Je ne peux pas changer ma façon
de faire et ma façon de penser.
S. W. : C’est peut-être aussi parce que vous êtes contre le mensonge que vous êtes fait escroquer par
des manipulateurs, parce que vous ne pouvez pas imaginer à quel point les gens mentent.
M. P. : C’est possible. Non, je pense que j’étais, disons, dans mon art. C’est vrai que, vous savez, il y a
des gens très, très doués de l’autre côté, qui vous enfilent. Je me suis fait enfiler.
S. W. : Dans votre autobiographie, il y a pas mal d’histoires de cul. J’en cite quelques unes de drôles.
Vous dites en 71 que vous êtes pianiste pour Johnny Hallyday et vous fixez des rétroviseurs sur le piano

pour mater Nanette Workman, la maîtresse de Johnny. Ou en 85, c’est le clip« Viens te faire chahuter »
avec une femme nue face à des tigres. La grande peur était qu’elle ait ses règles parce que dans ce cas
là, le tigre la boufferait.
M. P. : Une très jolie fille que je ne connaissais pas. Le dompteur arrive dans ma loge et me dit« Vous
pouvez lui demander si elle a ses règles?». Je dis« Quoi?», il me répond« Parce que si elle a ses règles,
le tigre va la bouffer. ». Me voilà en train de parler à une gonzesse que je connaissais pas du tout et à
qui je dois demander « Excuse-moi, mais est-ce que tu as des règles?». Je peux vous dire qu’elle m’a
regardé bizarre. Je ne voulais pas lui expliquer pourquoi je lui ai posé la question.
S. W. : Aussi, alors je ne sais pas si on peut trahir le secret, mais quelques femmes avec qui vous avez
des histoires qui ressortent. Par exemple Linda Carter qui était Wonder Woman, Sylvia Kristel qui était
Emmanuelle. Alors ça, je ne sais pas si c’est officiel, mais vous parlez pas mal de Stéphanie de Monaco.
Est-ce qu’il y a peut-être une femme ou une femme connue avec qui vous avez eu des histoires qui vous
a spécialement marqué ?
M. P. : J’aimais beaucoup Linda Carter, qui a été en fait ma première compagne américaine quand je
suis arrivé, qui était non seulement très, très jolie, mais très, très bonne chanteuse et complètement
adorable. Elle était de Phoenix, Arizona.« Emmanuelle…» Sylvia, était une vraie artiste, intéressante, une
très bonne peintre. Elle avait fait beaucoup de tableaux de moi qui étaient intéressants, un peu pseudo
cubiques. Il y a eu d’autres femmes, alors qu’elles devraient être totalement fières d’avoir été avec moi,
mais qui ne veulent pas en parler pour diverses raisons, peut- être parce qu’elles étaient mariées
notamment. Entre parenthèses, je ne vais pas courir après les femmes mariées. Je déteste ça et je suis
très respectueux des couples.
S. W. : Vous racontez pourtant qu’au Royal Monceau, quand vous avez perdu un peu votre libido, vous
rappeliez toutes vos ex amantes qui parfois étaient mariées en disant « Est-ce que tu veux pas venir
quand même me réveiller ? ».
M. P. : Oui, c’est-ce que j’appelle la libidodo. Oui. Non, mais il y a eu un épisode qui était vraiment
charmante, un peu bizarre, parce que j’avais peur de fauter du côté du slip. J’avais besoin de retrouver
des anciennes copines. C’était plus cool. Il y avait un droit à l’erreur. Si jamais ça ne se passait pas
virilement, on pouvait légitimement penser que c’était un truc passager parce que j’avais été éprouvé
avant. Concernant une ancienne, j’ai dit à son mari« Écoute, tu me rends un service, tu me laisses ta
femme cette nuit, je t’expliquerai, tu comprendras». Il a accepté, mais il a rien compris. Et le lendemain,
je lui ai dit : « Ça ne m’arrange pas, mais je peux te dire qu’il ne s’est rien passé. ».
S. W. : Vous avez fait une chanson qui s’appelle« Il n’y a pas le SIDA » dans laquelle vous dites que
vous n’aimez pas trop les capotes, que vous trouvez ça terrifiant. Vous avez l’impression de coucher
avec une capote entourée d’une femme.
M. P. : C’est un peu le cas. C’est presque une masturbation à l’intérieur de la femme. Il y a quand même
tout à coup quelqu’un d’indésirable dans le truc. Mais pour des raisons techniques et des raisons de
santé, il n’y avait pas le choix.
S. W. : Oui, bien sûr. Et vous en mettez toujours ?
P. : Pas quand je suis seul.
S. W. : Ah oui! Comme on dit, la masturbation, c’est faire l’amour avec quelqu’un qu’on aime.
P. : Absolument.
S. W. : Pour juste finir sur le sexe, vous dites : « Je suis quand même obsédé sexuel. ». Est-ce toujours
le cas ou vous êtes-vous calmé ?
M. P. : Non, je pense que le sexe est quelque ichose de très important. Mais disons que je suis passé
dans une période où je préfère le sexe si je suis amoureux au lieu d’un truc mécanique et un déversoir
temporaire.
S. W. : Dans votre autographie Sperme, vous racontez avoir eu un enfant avec votre femme, Daniela.
Elle avait du mal à tomber enceinte. Vous faites une fécondation in vitro et pour vous, c’est le rêve de
votre vie. C’est votre bébé. Et là, l’enfant n’est pas de vous…
M. P. : Oui, ça a été très dur, mais je suis son père. J’adore Lucas. Je suis content qu’il ne soit pas là
pendant qu’on parle, parce que sinon, on a tous les bruits de Roblox, des jeux vidéo, de tous les trucs,
ça aurait été très difficile de se comprendre. Mais Lucas est un petit mec formidable. Ce qui lui arrive, ce
n’est pas de sa faute, donc il faut le suivre, il faut l’accompagner. C’est important.
S. W. : En fait, c’est une erreur de pipette ?
P. : Non, je ne sais pas, mais j’ai pas vraiment envie de savoir.

S. W. : Yann Moix, qui vous aime beaucoup, dans son livre, Jubilations vers le ciel, tous les titres des
chapitres sont des chansons de Polnareff et il avait dit dans une interview que vous alliez, il allait faire
Podium 2 et que vous alliez jouer votre propre rôle. Est-ce que c’est vrai ?
M. P. : J’ai beaucoup aimé le premier Podium où j’ai trouvé Jean-Paul Rouve extraordinaire en tant que
sosie de moi. J’étais à Paris à ce moment-là et je voyais les images sur les bus et je me disais « Je ne
me rappelle pas de cette photo de moi. Je ne me rappelle pas de ce truc là. ». Les acteurs m’éclatent, je
les trouve extraordinaires. Je suis en admiration quand les mecs deviennent vous et c’est extraordinaire
comme démarche. Alors oui, le scénario de Podium 2, je l’ai lu, c’est extraordinaire. Le premier était basé
sur Claude François. Celui-là est basé sur moi. Je pense que Moix a fait un travail hallucinant. C’est à
mourir de rire, mais en même temps, c’est très profond. Ce n’est pas du tragi-comique.
S. W. : Il va sortir ou pas ?
P. : Ah ça, je sais pas, ce n’est pas entre mes mains. Je ne peux parler que de ce que j’ai lu. S. W. :
Fréderic Beigbeder, dans chacun de ses livres, met une citation de vous et il avait déclaré que son rêve
aurait été de réaliser un biopic sur vous. Je lui avais demandé pourquoi il ne l’a pas fait. Il m’a répondu:«
Mais Polnareff est trop fou, je n’y arrive pas.» Est-ce que c’est toujours en projet cette idée ?
P. : Je ne suis pas au courant de ce projet là. Vous me l’apprenez. Non, je ne suis pas au courant.
S. W. : Ah oui ? Mais vous ne le connaissez pas ?
P. : Il me semble l’avoir rencontré une fois.
S. W. : C’est marrant. Alors maintenant, on va parler de la tournée. Comment vous êtes-vous préparé?
Est-ce que ça vous paraît naturel ou est-ce que vous étiez un peu anxieux quand même ?
P. : J’ai le trac, il n’y a rien à faire. Mais je pense que le jour où on n’a plus le trac, il faut qu’on arrête
parce que ce n’est pas normal de pas l’avoir. Donc oui, là, je m’entraîne grave physiquement tous les
jours, une heure par jour avec un entraînement très dur, pour me remettre en forme, puisque ça faisait
un petit peu de temps que je m’étais pas penché sur les haltères et sur les barres et la gym et tout ça.
S. W. : Vous dites que votre voix, non seulement n’a pas changé, mais vous la trouvez meilleure
qu’avant.
P. : Oui, parce que je sais que tout le monde s’attendait à ce que je ne puisse plus monter. Et non, ça se
passe très bien. Et je trouve la voix plus ronde qu’avant.
S. W. : Vous allez faire des dates à Pleyel pour conjurer un peu ce qui s’était passé la dernière fois ?
P. : J’aimerais bien parce que Coulier qui avait sorti une connerie dont lui seul est capable en disant que
je ne voulais pas faire la salle Pleyel, ce qui est totalement faux. Je l’avais fait quand j’étais petit et j’y
avais fait les concours que j’avais d’ailleurs gagnés. Je me réjouissais de le refaire et ça m’a fait
beaucoup de peine de ne pas le faire parce que j’étais incapable… Je restais à l’hosto. Incapable de le
faire pour mes amis japonais qui économisent pendant des années, qui font le tour du monde pour venir
me voir et qui m’attendaient à Pleyel et le lendemain à Rennes ou Nantes, je ne me rappelle plus. Donc
ça m’a brisé le cœur de terminer la tournée comme ça.
S. W. : C’est assez amusant quand on écoute« Polnareff chante Polnareff », votre dernier album. On a
l’impression que vous les chanteurs, plus vous avancez, plus vous avez tendance à épurer plutôt que
d’en rajouter des caisses.
P. : Je ne sais pas ce que font les autres, mais en tout cas, je sais ce que moi, j’ai fait. C’est plus ou
moins un piano-voix. C’est intéressant comme démarche, puisque tout à coup, on ne présente que
l’essentiel.
S. W. : Étonnamment, on a l’impression qu’alors que le piano est roi, qu’il y a un côté assez jazz en
même temps.
P. : Oui, j’aime bien le blues, j’aime bien le jazz, il y a des passages un peu bleus.
S. W. : Et vous êtes plutôt Duke Ellington ou Glenn Gould ?
M. P. : Je suis tous. Je suis Count Basie, je suis Ellington, Bruce Hornsby. Je suis pas limité… Je suis Je
veux dire Duke Ellington, Count Basie, Cab Calloway. Il y en a dans tous les sens.
S. W. : Vous sentez-vous aujourd’hui toujours chanteur ou plus le temps passe, plus vous vous sentez
plus compositeur que chanteur? Ou est- ce que les deux vont ensemble ?
P. 50/50.
S.W. : Préparez-vous de nouvelles chansons ?

P. Bien sûr, je ne peux pas attendre. Je ne veux pas devenir un jukebox. Donc, si on met une pièce dans
la fente, j’aimerais bien qu’on écoute effectivement des nouveaux trucs que j’ai dans mes tiroirs. J’aurais
bien aimé en sortir un avant l’été. Mais bon, pourra t-on le faire dans les bonnes conditions? Je ne sais
pas. J’ai un studio chez moi, donc ça, c’est pratique puisque je peux, disons, enregistrer à n’importe
quelle heure du jour ou de la nuit. Et si je n’ai pas d’ingénieur sur place, on peut le faire par Internet avec
Londres. Les musiciens actuellement répètent à Londres et enregistrent à Paris. Ils répètent à Londres.
J’adore la technologie, je suis un malade de ça, je le suis depuis longtemps, on peut faire des trucs
littéralement à des kilomètres les uns des autres.
S.W. Merci beaucoup de nous avoir donné cet entretien en vision depuis LA.
P. C’était un plaisir.