La première fois de ma vie que j’ai regardé la télévision, c’était Le Plus Grand Cabaret du
Monde. Je vis émerveillé ce générique sublimement ringard, avec des façades de cabarets du
monde entier et des néons de toutes les couleurs, et à la fin Patrick Sébastien qui apparaissait
entre les plumes des danseuses du Moulin Rouge.
Par Simon Wauquiez
J’étais un petit ange blond et innocent, et ma mère me cachait les yeux car les danseuses étaient seins
nus et je n’avais jamais encore vu de seins. D’ailleurs ma mère continua de me cacher les yeux toute
mon adolescence, et jusqu’à l’âge adulte, ce qui me fait penser qu’elle devrait aller consulter. Quand j’ai
su que j’allais rencontrer Sébastien, j’ai bifurqué vers mon enfance et c’est en compagnie d’un gosse de
8 ans que je l’ai interviewé.
S’il ne tenait qu’à moi, il demeurerait pour toujours en l’état où mes yeux de gamin le découvrirent : sa

coupe de cheveux que j’avais demandée au coiffeur de l’école et que j’ai gardée encore aujourd’hui (mi-
long, bien désépaissie, raie sur le côté), son sourire enchanteur et les confettis qui tombent du plafond.

C’est sans-doute une aspiration déraisonnable et j’écris cet article pour filouter le temps. Le jour où
Sébastien se rasa la tête fut un traumatisme d’une violence sans précédente dans mon enfance :
j’aimerais bien avoir encore des soucis aussi graves que les cheveux de Sébastien. Je disais à mon
grand- père qu’il lui ressemblait: il avait beau être un poète ésotérique exécuteur testamentaire d’Henri
Michaux, cela lui plaisait beaucoup. Je suis passé en deux générations de Michaux à Michou. Mais en ce
jour de février où je reçois Sébastien, il n’a plus la même coupe de cheveux, porte un horrible sweat à
capuche (alors que ses smockings me faisaient rêver) et mon grand père est gâteux, ruiné et escroqué
par mes parents. Comme le chantait Renaud:« Le temps est assassin et emporte avec lui les rires des
enfants ». C’est un bien triste exil que d’être exilé de son enfance.
Patrick Sébastien car ma plus grande passion était le cirque. Sébastien, depuis la mort de Roger Lanzac
et sa mythique Piste aux Étoiles, fut le premier à réintroduire le cirque à la télévision. Je passais mes
journées au Cirque Zavatta: les cirques Zavatta, c’est comme les plus beaux villages de France, les
petits-fils de Bokassa ou les victimes de PPDA, il y en a une infinité, et à peu près tout le monde le
revendique. A tel point que j’étais persuadé
que Achille Zavatta, tel Genghis Khan, avait eu mille enfants. J’en voulais un peu à Sébastien de
présenter ses spectacles sous la forme d’un cabaret. Le cabaret est un sous-genre bâtard et récent
destiné à de gros chinois libidineux qui payent des bouteilles de champagne pour se rincer l’œil. Tandis
que le circassien vient du fond des âges: il appartient à des dynasties millénaires et depuis l’aube de
l’humanité, il traverse de nuit des villages endormis pour y monter un cercle de sciure dans le seul espoir
de faire sourire des enfants. Le cabaret est destiné aux adultes: le cirque quant à-lui ne parle qu’aux
gosses et aux vieillards. Le cabaret est fait pour bander: au cirque, les spectateurs ayant 7 ou 77 ans,
personne ne bande. (sauf précocité extrême ou Viagra).
J’ai toujours pensé que Patrick Sébastien était fondamentalement un clown, mais pas un auguste : un
clown blanc. Les clowns sont souvent les gens les plus tristes du monde, mais ils ont cette grandeur
d’âme de« maquiller leurs grimaces en sourires de géants », comme l’écrit Sébastien. Fellini leur a dédié
son plus beau film: Les Clowns. On y voit Annie Fratellini, Pierre Etaix, Charlie Rivel, Victoria Chaplin (la
fille de Charlie Chaplin qui avait tout quitté pour devenir clown) démaquillés et désespérés. Ils y
racontent comment dans les dynasties de circassiens, les hommes forts devenaient dompteurs ou
trapézistes, tandis que les bons-à-rien finissaient – faute de mieux – clowns. On leur fourguait les tâches
ingrates: démonter le chapiteau, nettoyer la bouse d’éléphant, ou donner à manger aux fauves. Patrick
Sébastien est l’un d’eux. Billy Wilder, grand réalisateur américain, racontait volontiers l’histoire de ce
patient mélancolique qui consulte un psychiatre célèbre. Celui-ci, après avoir vainement tenté de le
convaincre des bons côtés de l’existence, lui conseille d’aller voir Grock, le clown le plus comique du
monde:« Promettez-moi de vous acheter un billet et d’aller le voir ce soir-même. Vous hurlerez de rire.
Vous découvrirez la vie sous son jour le plus comique et par conséquent le plus beau ! Et votre

j

dépression sera comme envolée!». L’homme le regarde alors tristement et répond: «Je suis Grock »… «
J’aurais dû être prof de philo»: le titre de cette interview est tout sauf une blague. Patrick Sébastien est
un formidable philosophe, bien plus intéressant que les poseurs du café de Flore: ceux avec la chemise
blanche ouverte qui paradent en costume Dior dans toutes les guerres du monde. Chaque jour,
Sébastien a perdu quelques croyances apaisantes, il a éprouvé la solitude de la scène, la dureté de la
célébrité – ce deuil éclatant du bonheur – il s’est refusé aux faibles consolations de l’illusion, il a regardé
en face le visage effroyable du réel et il l’a embrassé, comme Nietzsche, avec le stoïcisme de l’amor fati.
Au plus fort du désespoir, il a gardé ce sourire que les hindous mettent sur les lèvres de leurs dieux
adolescents. Et il sait que ses détracteurs n’auront jamais prise sur son pouvoir de changer ses
supplices en apothéoses.
Le 15 juillet 1990, son fils Sébastien meurt dans un accident de moto. Quelques jours plus tôt, Patrick
Sébastien avait réalisé une émission : De l’autre côté du miroir, où il se grimait en Coluche pour montrer
ses derniers instants. On voyait Coluche partir en moto et oublier son casque sur la table : ce casque,
c’était le fils de Patrick qui l’avait prêté. Ce soir du 15 juillet, Patrick doit faire un gala, il appelle son pote
Carlos pour lui demander de jouer à sa place, Carlos lui répond qu’il peut très bien le remplacer, mais
qu’il ne le fera pas, car c’est ce soir-là, plus que jamais, que Patrick doit monter sur scène, et que s’il n’y
monte pas, il n’y montera plus jamais. Patrick montera sur scène comme Piaf l’avait fait le soir de la mort
de Cerdan. Patrick en écrira une
chanson pour Michel Sardou : Chanter quand même. Plus tard, je découvris Les Années Bonheur, son
autre grande émission. Il y montrait de vieux chanteurs, qu’on croyait morts depuis longtemps, et dont on
se rendait compte, quand ils apparaissaient sur la scène, qu’ils étaient en effet bien morts… À l’ère de
The Voice, où tout le monde chante avec une voix parfaite des inepties, l’on voyait des hommes chanter
sans aucune voix des choses sublimes. J’en avais parlé avec Dave qui m’avait dit que c’est peut- être
car il était le seul de cette génération à avoir une vraie voix qu’il n’avait pas fait une carrière très
intéressante. Christophe, Hervé Vilard ou C Jérôme n’avaient aucune voix, et c’est ce qui les rendait
imparfaits, donc sublimes. Ils avaient assez de musique en eux pour faire danser la vie, et pour nous la
faire aimer.
Ce qui m’a frappé chez Sébastien est son immense pudeur. On raconte dans le milieu du show-biz que
Sébastien propose à chaque personne qu’il croise d’imiter Gainsbourg: il sort alors sa bite, lui met des
lunettes de soleil et cale une cigarette entre ses couilles. Et justement, la pudeur véritable n’est pas une
affaire d’hélicobite ou de zizicoptère. Il est pudique car il ne supporte pas qu’on éclaire ses jardins
secrets. Il préférera à tout prendre qu’on l’éreinte en méconnaissance de cause. Il est pudique car il se
cache pour lire comme d’autres se cachent pour boire. Il est pudique car il a choisi la légèreté comme
moyen d’aborder les choses graves et l’humour pour transformer le malheur en plaisir. Sa frivolité est
une réponse au pessimisme ambiant: comme l’écrivait Voltaire à Madame du Deffant:«on ne peut guère
rester sérieusement avec soi même ».
Cette interview de Sébastien fut un traumatisme. Je traversais une épreuve dans ma vie, j’étais
angoissé, et j’avais donc pris du Lexomil juste avant: un de ces cachets magiques qui fait danser les
humeurs. Quand je commence l’émission, le cachet m’emporte, mon corps est chaud, douillet, je n’ai pas
confiance d’être défoncé, je n’ai pas de conscience tout court, juste quelques rêves et des vertiges. Et là,
tout s’accélère, au bout de 20 min, il arrête l’interview, furieux, ça ne lui convient pas. Il prétexte que je
parle trop de cul, et je comprends que ce n’est qu’un prétexte. Je vais aux toilettes et dans le miroir, je
vois un être qui fait encore les gestes de la vie mais qui est déjà mort. Sébastien me lance alors« tu sais,
moi je ne bois plus et ne me drogue pas, car j’ai tellement bu dans ma vie, que j’arrive maintenant à faire
les mêmes conneries sobre». A cet instant là, je comprends: tous ceux qui pensent que les produits
aident la création, rendent original, drôle, sont des menteurs. Ils ne créent que des esclaves. Je décide
alors que je ne prendrai plus jamais rien, et ainsi, je pourrai faire les pires conneries du monde, raconter
les pires extravagances, penser les plus grands délires, et personne n’y trouvera rien à redire. J’ai gardé
encore aujourd’hui cette ligne de vie. Merci Patrick !


PATRICK SÉBASTIEN : Putain, j’ai l’impression que j’étais mort quand tu parlais. D’ailleurs j’ai piqué
mon épitaphe à Jacques Brel qui avait dit dix minutes avant de mourir: « Si vous m’aimez, fermez vos
gueules ». Mon pote Frédéric Dard disait quant à lui « Tant qu’à me mettre dans un trou, qu’il y ait des
poils autour ».
SIMON WAUQUIEZ : C’est assez étonnant car beaucoup de gens peuvent avoir une image d’un
Sébastien inculte, bourré, partouzeur, alors que vous êtes verbicruciste, vous passez vos nuits à écrire
des livres …
P. S. : Au départ j’ai fait des études pour être prof de lettres, ce qui me permit d’être le seul mec à avoir
gagné trois fois Questions pour un champion. Ma passion a été toujours été l’écriture. Et un jour à 16
ans, je venais de me marier, je suis tombé sur un prof de philo alcoolique qui me donnait des cours dans
un bistro, et il nous a dit:«Il ne faut pas vivre pour penser, il faut penser à vivre». On s’est alors dit qu’on

allait faire du léger, du futile, et que peut être ça nous apporterait de l’argent, du succès, l’amour des
gens qui compenserait le fait que mon père ne m’avait pas reconnu. Finalement, j’ai eu tout ça, alors le
reste je m’en bats les couilles. Il nous avait aussi dit une très jolie phrase «Le premier pilier de la bêtise
c’est de juger avec dédain l’intelligence des autres»
S. W. : Ca me rappelle une phrase de Picasso qui disait« A huit ans je savais peindre parfaitement, et
toute ma vie j’ai désappris à peindre». À huit ans tu avais lu toute la littérature, et à quarante ans du coup
tu peux faire les sardines.
P. S. : Tout à fait, mon dernier album s’appelle« Putain c’est génial», je me re-approprie toutes les
moqueries dites sur mon compte. Quand on te reproche quelque chose, cultive-le, c’est ça qui va faire ta
différence. Tous les animateurs de télévision sont des caricatures: Drucker, Sevran, Arthur, Hanouna
sont des caricatures.
S. W. : Mais es tu vraiment un animateur de télévision ?
P. S. : Je suis tout sauf un animateur de télévision, j’y suis arrivé par hasard. Je suis juste un artiste.
J’avais commencé par des imitations, ce qui m’a permis de faire douze fois l’Olympia en vedette, 250
galas par an. J’imitais Dassin, Gabin, Bourvil, De Funès. J’ai fait démarrer Céline Dion dans ma première
partie, j’étais derrière le rideau et lui disais« N’ait pas peur ma puce…». J’ai lancé aussi Patrick Bruel,
Francis Cabrel, Pierre Bachelet. J’ai trouvé et j’ai produit Dupontel, Dany Boon, Dujardin, Panacloc.
Quand j’ai connu Dupontel, il était dans une chambre de bonne et mangeait du dentifrice sur du pain, car
parait il ça coupe la fin. Quand il a gagné son César, il m’a dit que tout ça, c’était grâce à moi.
S. W. : Nous allons revenir sur quelques anecdotes marquantes de ta vie, méconnues, dans un certain
désordre. J’ai lu une chose qui m’a surprise: tu as voulu être légionnaire en Mauritanie très jeune ?
P. S. : J’étais extrêmement jeune, j’étais marié, 30 j’allais divorcer. J’avais arrêté les études pour vendre
des bouquins et je voulais changer de vie, je m’étais dit : « Je vais partir pour la Mauritanie pour vivre
une grande aventure ». Sur le quai de la gare, j’ai renoncé.
S. W. : Tu t’es marié quatre fois ?
P. S. : Pour moi la pire des choses en amour est la possessivité. Personne n’appartient à personne. Le
vrai amour c’est d’accepter que l’autre soir heureux en dehors de toi. Quand je vois les dégâts que fait la
jalousie, les crimes passionnels, les violences dans les couples, il ne faut pas être possessif.
S. W. : Ton ami Olivier de Kersauzon avait une jolie phrase : « S’il n’y a plus de vent, je me suicide ». J’ai
l’impression que de la même manière, tu es un solitaire qui nage à contre-courant dans un océan
déchaîné avec des vagues de connards. On dit souvent que si le romancier travaille, le poète souffre: on
pourrait dire que si l’animateur de télévision travaille, Patrick Sébastien souffre. P. S. : Je suis né batard
dans un petit village, avec ma mère qui travaillait à l’usine, avec mon père qui n’a m’a pas reconnu, avec
les mômes qui me tapaient sur la gueule car je n’étais pas comme les autres. J’avais alors un rêve:
rencontrer mes idoles que je voyais à la télévision – Delon, Gabin, Stallone. Et je les ai rencontrés : par
exemple Louis de Funès est venu me voir en spectacle, c’est le plus beau cadeau du monde. Je suis
monté à Paris en 1974 avec 600 balles en poche, je n’ai jamais rien demandé à personne. Si aujourd’hui
je redescends avec plus un sous, je me dirais quand même que ce que je me suis payé avec 600 balles
c’est énorme. Je n’ai aucune amertume. Lors de la sortie de mon dernier bouquin, des gens m’ont
appelé et m’ont dit« Je pensais au suicide, et comme je l’ai lu, je ne l’ai pas fait». Ma mère m’a appris
enfant la différence entre la vengeance et la revanche: la vengeance c’est faire du mal à celui qui t’a fait
du mal – ce qui est stérile car tu te mets au même niveau que lui ; alors que la revanche c’est servir du
mal qu’on t’a fait pour te faire du bien. J’ai transformé les épreuves de l’an dernier – une séparation, un
cancer – en faisant un bouquin et des chansons faciles. Quand mon fils s’est tué en moto, j’ai appris
qu’un mec lui avait débridé sa moto, je n’ai même pas voulu savoir qui c’était.
S. W. : Tu es monté sur scène ce soir là, comme Piaf le soir de la mort de Marcel Cerdan.
P. S. : On avait seize ans d’écart avec mon gamin, donc c’était mon pote. On faisait une tournée dans le
Sud, on était sur scène avec les Forbans et Zouk Machine, on avait dix mille personnes tout les soirs.
Sébastien faisait les lumières, il avait 19 ans, on était en boîte ensemble tous les soirs. Un soir après la
boîte il s’est tiré et il s’est tué avec sa moto. Quand tu l’apprends, tu prends la maison sur la gueule, tu
n’as plus de force, tu ne peux même plus marcher. J’avais un gala le soir, j’ai appelé alors mon pote
Carlos, qui était à Saint-Tropez et je lui dis« Je ne pourrai pas monter sur scène ce soir, tu peux venir ».
Et il me répond « Je peux venir, mais je ne viendrai pas, parce que si tu n’y vas pas, tu ne t’en sortiras
jamais. Tu vas monter sur scène, ça va être horrible, tu vas leur donner de l’amour, et ils vont te le
renvoyer et c’est cet amour qu’ils vont te renvoyer qui va te tenir debout». Il m’a sauvé la vie. Je n’arrête
pas de le dire aux gens autour de moi: quand vous avez un drame, donnez encore plus aux autres et ça
vous permettra de tenir debout. J’en ai fait une chanson pour Michel Sardou, signée sous mon vrai nom
Patrick Boutot:« Chanter quand même». C’est un drame que tu portes toute ta vie mais qui te construit

sur plein de choses: à chaque blessure, on pprend. J’essaie de communiquer cette philosophe de vie à
tous les gens qui m’entourent.
J’ai beaucoup de gens très fidèles qui ne s’arrêtent pas aux sardines et au cul, mais qui m’écoutent sur
ma philosophie de vie. Dans la vie de tous les jours quand tu as une grosse merde – on est tous destinés
à perdre nos parents, nos amis – il y a des manières de s’en sortir plus que d’autres: ne jamais être dans
la honte, la vengeance, la rancune, mais au contraire aller chercher plus malheureux que soi. Il y a
toujours pire que de perdre un enfant : il y a en perdre deux.
S. W. : J’ai l’impression que tu es plus un solitaire qu’un fêtard. Un peu comme le trafiquant de drogue
qui n’en a jamais pris.
P. S. : Complètement, par exemple je préfère les dîners à deux que les grandes tablées. Je suis allé au
bout de tout. Toutes les fêtes, je les ai faites. Par contre je déteste la drogue. Je n’aime pas l’odeur du
pétard. A la télévision, la coke, il n’y a que ça. Avec la coke tu crois que tu es le plus fort du monde.
Même dans mon petit village du Lot, de la Corrèze, il y en a partout. Je buvais un litre et demi de whisky
par jour et je me suis arrêté le jour de mes 32 ans. Maintenant je fais les mêmes trucs à jeun que je
faisais avant désinhibé et bourré. J’aimerais avoir le physique de mes 30 ans avec ce que J’ai dans la
tête aujourd’hui. J’ai compris plein de choses avec l’âge…
S. W. : Première télévision en 1975 chez Guy Lux : vous voyez Cloclo, Dassin, et là vous hallucinez …
P. S. : C’étaient des intouchables pour moi : Sardou, Dalida, Sheila. Bien que le mythe de Dalida soit un
peu tombé car je l’ai vue arriver à la répétition en peignoir et bigoudis sur la tête, ça n’avait pas grand
chose à avoir avec la vraie. Aujourd’hui les gens regardent des téléfilms tristes avec des morts partout,
mais il faut savoir qu’à l’époque, il y avait cinq émissions de variété par semaine le soir à huit heures
avec une joie de vivre qui mélangeait tout : aussi bien Brassens que les Stones. Un an avant, j’étais
devant la télévision et pour moi Cloclo n’existait pas, il était irréel, c’était un être de fiction. Un an après
on est devenus amis. J’ai connu tous ceux que je voulais connaître sauf Bourvil, Gabin et Brel.
S. W. : Mon amie Nicoletta m’a dit que Cloclo était tyrannique, odieux, méchant:« Un mauvais camarade
».
P. S. : Ce n’est pas un tempérament tyrannique, c’est un perfectionnisme. Il en est mort: une applique
était pas droite et il a voulu la remettre. Les tempos sur scène de ses chansons étaient multiplié par
deux, la batteur qui bossait avec lui avait des ampoules aux mains. C’était d’une rigueur absolue. Quand
j’étais à la télévision, je n’étais pas tyrannique, mais j’étais le chef, j’étais le patron, je dirigeais. Il était
très très colérique mais c’était par soucis de perfectionnisme.
S. W. : Hervé Vilard avait fait une tournée avec lui qui s’était super mal passée, il avait fini par vomir sur
les bottes à paillettes de l’idole un soir de gala. Il m’avait dit « Il n’a pas d’âme, c’est un monstre »…
P. S. : Il ne faut pas condamner quelqu’un en bloc, quand une personne a des déviances, il y a des
raisons qui sont des explications, pas des excuses. Dans les racailles d’aujourd’hui, il y a des
explications qui ne sont pas des excuses. Tous les grands criminels ont eu leur enfance massacrée. Moi
j’ai eu une chance: avoir une célébrité confortable. Johnny et Dujardin ne peuvent pas sortir de chez eux,
ils sont dans une prison dorée. Les gens sont sympathiques avec moi, ils savent comment je suis. J’ai
été très honnête, j’ai pris les devants, j’assume tout: par exemple, j’ai dit que j’allais dans les endroits
libertins. Aujourd’hui, j’ai tout vu, tout connu. Les seuls gens qui m’impressionnent c’est ceux qui sont à
la rue, qui n’ont rien, qui ont tout perdu mais qui ont la banane et qui tiennent. A leur place, je ne sais pas
si je pourrai tenir. Je suis capable d’une immense générosité: j’ai vu une petite môme il y a quatre jours
qui m’a dit«C’est le plus beau jour de ma vie de vous croiser, je vous adore, vous pouvez me dédicacer
mes CD », je lui répondu « Ça va vraiment être le plus beau jour de ta vie, car tu vas chanter dans le
prochain » et je l’ai invitée dans les chœurs.
S. W. : Et Dalida ?
P. S. : Une chose qui m’a frappé chez Dalida et chez Mike Brant, c’est qu’ils ont tout et ils veulent se tuer.
Mike a tout, il est beau, il est riche et il essaye deux fois de se flinguer. La deuxième fois, il y arrive. Et
Dalida se suicide. Ça fait réfléchir les mômes qui veulent faire des carrières. Plus tu as ce monde autour
de toi dans ce métier, plus tu es tout seul. Il faut ensuite gérer le déclin, il faut s’habituer à avoir été et ne
plus être. C’est comme la beauté pour les femmes. Courir après sa jeunesse ou courir après sa beauté
c’est comme un chien qui fait le tour d’une piste d’athlétisme pour essayer de s’attraper la queue.
S. W. : Il y a beaucoup de potes que tu as vu partir : Carlos, Dassin …
P. S. : Il ne reste pas grand monde de cette génération, c’est très dur. Joe Dassin est mort à 39 ans. Il
est tombé dans l’excès, la coke, l’alcool… idem pour la petite Joëlle d’Il était une fois. Je suis content de
voir que je suis passé tout près du bord mais que j’ai tenu. Je suis un survivant. J’ai fait tous les excès
sauf la came. Je ne devrai pas être là. Je suis passé à travers les accidents de bagnole, le sida. J’en

parlais à Alain Delon, qui est un homme triste, pas à cause de l’âge, mais parce qu’il lui manque Romy
Schneider.
S. W. : Parlons de Coluche. Est il vrai qu’il prenait les comiques les plus nuls pour ses premières parties
?
P. S. : Il faisait des auditions pour la première partie de son spectacle, j’y suis allé, je fais mon numéro, il
était dans la salle, tout seul et me dit : « Ça va pas le faire, je ne vais pas te prendre. Mais ce n’est pas
parce que c’est pas bien, mais je ne prends que des très mauvais en première partie ». Il ne prenait que
ceux dont on ne se rendait pas compte qu’on riait d’eux. Il y a un truc qui le résumait bien: c’était sa
maison qui était pleine de gens tout le temps, il y avait la piscine, il y avait à bouffer des milliards de
choses, il y avait de la coke; et il avait cette phrase terrible « Je n’ai pas d’amis, alors je me les paye. ».
S. W. : Ça me rappelle une phrase d’Antoine Blondin « On boit à deux mais on est saoul tout seul»… Tu
l’as connu, Blondin? Il disait qu’il rentrerait jamais à l’Académie Française car il y avait trop de bistros
entre chez lui et le quai de Conti…
P. S. : Bien sûr… Il faisait partie de ces gens qu’on voyait la nuit tituber dans Saint-Germain-des-Prés. Il y
avait aussi Philippe Léotard, le mec le plus brillant que j’ai rencontré, son frère était ministre de La
Défense. Je disais qu’il y avait le ministre de la défense et le ministre de la défonce. Il y avait un Léotard
qui buvait et l’autre qui devrait. Il a été le plus jeune prof de philo de France : à 17 ans. J’ai passé des
soirées avec lui avec en face un mec qui se suicide, qui te dit« Je me défonce car je veux mourir» et qui
en même temps est vraiment brillant. Il n’était pas dans le paraître, il n’en avait rien à foutre de l’image
qu’il donnait. Gainsbourg, de même, finissait au commissariat du sixième boire des coups avec des flics.
Aujourd’hui, on ne pourrait pas car à cause des portables le moindre dérapage va être filmé. Les
portables ont tué beaucoup de choses.
S. W. : Les portables ont tué la conversation. Avant dans le train tout le monde se parlait. On racontait sa
vie à son voisin qu’on ne reverrait jamais.
P. S. : J’aimerais qu’on remette un peu plus d’humain dans notre société. J’aimerais avoir un pompiste à
la pompe, quelqu’un derrière la caméra à la
télévision. Je regrette la déshumanisation. Les putes vont être remplacées par des poupées sexuelles.
Je suis un vieux con pour ça!
S. W. : Une émission avait été inspirée par le club Chez Michou?
P. S. : Chez Michou était un club de travestis. Sur scène il y avait un mec qui faisait Liza Minelli, et au
bar, assis, il y avait Liza Minelli et Charles Aznavour. J’ai trouvé alors « Sébastien c’est fou » où je
déguisais Sylvie Vartan en Tina Turner, Nana Mouskouri en Elvis Presley. Le jeu était que les gens
devinent qui se cache derrière qui.
S. W. : Vous détenez le record d’audience à la télévision avec le Grand Bluff ?
P. S. : On a tourné en deux mois les pièges, mais ce serait impossible de nos jours à cause des
téléphones. Si tu tournes une séquence, tout le monde le sait le lendemain.
S. W. : Tu as réussi à répondre à tous ceux qui te méprisent en faisant Joseph Lubsky.
P. S. : J’avais écrit un bouquin, je me suis fait passer pour
S. W. : Et Dalida ?
P. S. : Une chose qui m’a frappé chez Dalida et chez Mike Brant, c’est qu’ils ont tout et ils veulent se tuer.
Mike a tout, il est beau, il est riche et il essaye deux fois de se flinguer. La deuxième fois, il y arrive. Et
Dalida se suicide. Ça fait réfléchir les mômes qui veulent faire des carrières. Plus tu as ce monde autour
de toi dans ce métier, plus tu es tout seul. Il faut ensuite gérer le déclin, il faut s’habituer à avoir été et ne
plus être. C’est comme la beauté pour les femmes. Courir après sa jeunesse ou courir après sa beauté
c’est comme un chien qui fait le tour d’une piste d’athlétisme pour essayer de s’attraper la queue.
S. W. : Il y a beaucoup de potes que tu as vu partir : Carlos, Dassin …
P. S. : Il ne reste pas grand monde de cette génération, c’est très dur. Joe Dassin est mort à 39 ans. Il
est tombé dans l’excès, la coke, l’alcool… idem pour la petite Joëlle d’Il était une fois. Je suis content de
voir que je suis passé tout près du bord mais que j’ai tenu. Je suis un survivant. J’ai fait tous les excès
sauf la came. Je ne devrai pas être là. Je suis passé à travers les accidents de bagnole, le sida. J’en
parlais à Alain Delon, qui est un homme triste, pas à cause de l’âge, mais parce qu’il lui manque Romy
Schneider.
S. W. : Parlons de Coluche. Est il vrai qu’il prenait les comiques les plus nuls pour ses premières parties
?

P. S. : Il faisait des auditions pour la première partie de son spectacle, j’y suis allé, je fais mon numéro, il
était dans la salle, tout seul et me dit : « Ça va pas le faire, je ne vais pas te prendre. Mais ce n’est pas
parce que c’est pas bien, mais je ne prends que des très mauvais en première partie ». Il ne prenait que
ceux dont on ne se rendait pas compte qu’on riait d’eux. Il y a un truc qui le résumait bien: c’était sa
maison qui était pleine de gens tout le temps, il y avait la piscine, il y avait à bouffer des milliards de
choses, il y avait de la coke; et il avait cette phrase terrible « Je n’ai pas d’amis, alors je me les paye. ».
S. W. : Ça me rappelle une phrase d’Antoine Blondin « On boit à deux mais on est saoul tout seul»… Tu
l’as connu, Blondin? Il disait qu’il rentrerait jamais à l’Académie Française car il y avait trop de bistros
entre chez lui et le quai de Conti…
P. S. : Bien sûr… Il faisait partie de ces gens qu’on voyait la nuit tituber dans Saint-Germain-des-Prés. Il y
avait aussi Philippe Léotard, le mec le plus brillant que j’ai rencontré, son frère était ministre de La
Défense. Je disais qu’il y avait le ministre de la défense et le ministre de la défonce. Il y avait un Léotard
qui buvait et l’autre l’écrivain, je me suis rasé la tête, et je suis allé présenter ce livre comme étant de
Joseph Lubsky. La presse a été unanime pour saluer le livre. J’ai fait l’émission de Ruquier sans que
personne ne le crame. Je voulais faire une étude de la schizophrénie, je voulais voir jusqu’où on pouvait
devenir un autre. Je me suis arrêté le jour où ma femme m’a dit « Le mec qui m’a fait le mieux l’amour,
c’est pas toi, c’est Lubsky ». Le côté c’est « Putain c’est génial » me permet de faire du tri sélectif : voir
les gens avec qui je dois passer du temps et ceux avec qui je ne dois pas perdre mon temps.
S. W. : Ceux qui par contre t’énervent, ce sont les bobos. Tu disais qu’à Canal +, quand on tape dans le
dos de quelqu’un, les pompes deviennes blanches.
P. S. : Je n’aime pas la suffisance, je suis un humaniste, c’est l’être humain qui m’intéresse. Je considère
que personne n’est supérieur ou inférieur à moi, alors que ces gens-là t’excluent. Quand ils se moquent
des gens qui picolent, ils ne cherchent pas à savoir pourquoi ils boivent. Ce sont les mêmes qui défilent
contre l’exclusion. Mon pote Coluche disait« Ils te vendent de la tolérance mais ils n’ont pas un
échantillon sur eux ».
S. W. : D’ailleurs tu es aussi à l’aise avec un ministre, que dans un bar à putes à cinq heures du matin
avec des transsexuelles nigérianes.
P. S. : J’ai fait le choix d’être transparent. J’ai 70 ans, j’ai vécu des épreuves terribles et pourtant, je ne
bois pas, je ne fume pas et je ne prends pas

de tranquillisants. Ma méthode de survie c’est la bienveillance et le fait de ne pas me mentir à moi-
même. Tu peux mentir aux autres, mais pas à toi. Il ne faut pas se fâcher avec soi-même. Moi je passais

parfois d’une bodega avec mes potes au Bal de la Rose à Monaco, et je m’apercevais que c’était les
mêmes. C’est l’humain qui m’intéresse et cette société ne me plait pas car on est des vieux cons. Entre
1970 et 1980, on a vécu des années magiques, en terme de liberté, de jugement, on s’est régalé. J’ai
bouffée cette liberté jusqu’au bout mais à un moment j’ai arrêté car je buvais trop.
S. W. : Tu te définierais libertin ?
P. S. : Dans mon âme je suis libertin car j’adore discuter avec les gens. Par contre je ne suis pas un
partouzeur. Le libertinage c’est être libéré dans sa tête. C’est l’inverse du harcèlement sexuel, de la
jalousie, du manque de respect pour les femmes. Je me méfie de ceux qui veulent donner des leçons de
bien-être et de morale, car ce sont souvent les pires tordus qui font des choses ignobles aux femmes.
J’ai passé deux ans à traîner autour de Pigalle avec des nanas qui tapinaient, j’ai connu beaucoup de
voyous de l’époque – ceux qui avaient certaines valeurs, et je peux te dire qu’il y a du bon et du mauvais
partout.
S. W. : Les voyous de l’époque avaient plus de valeurs qu’aujourd’hui ?
P. S. : Bien-sûr, et il y avait des chefs surtout. Ils n’iraient pas attaquer une grand-mère. Ils m’ont appris
par exemple que serrer la main de quelqu’un avait une certaine valeur.