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« Il y a des plombiers chez moi, il n’y a plus d’eau… Je ne pouvais même pas me brosser les dents, ni prendre une douche. Je ne pouvais pas… »

Sega Bodega manque peut-être d’eau, mais il est loin de manquer de talent et d’inspiration. Le producteur irlando-chilien (de son vrai nom Salvador Navarette) a élu domicile à Paris où il continue de forger discrètement le son des années 2020. Sega Bodega est un artisan tranquille. Il sculpte le son avec la précision méticuleuse d’un geek hyper-sensible. En 2020, il fit une entrée remarquable sur la scène musicale avec Salvador, un premier album novateur, d’une beauté sombre et saisissante. Il enchaîna l’année suivante avec Romeo, démontrant l’originalité de sa signature sonore. Il s’est imposé depuis comme une des figures les plus originales du paysage musical. Loin de la froideur typique de la musique des clubs, ses productions se distinguent par l’irruption d’une sensibilité touchante au milieu des bricolages électroniques. Ses compositions sont un assemblage complexe de textures vaporeuses, de boucles mélodiques envoûtantes et de rythmes sophistiqués, enrichis par l’utilisation audacieuse d’effets vocaux et de distorsions en tous genres, démontrant une maîtrise technique impeccable. Puisant dans des influences variées — de la pop au métal industriel en passant par l’eurodance — Sega Bodega s’est forgé un univers sonore à la fois futuriste et émouvant, dans un style avant-gardiste parfois qualifié d’avant-pop. Son rêve ? Travailler sur de la musique de cinéma. Après avoir tourné puis collaboré avec de grands noms de la musique contemporaine (notamment Björk et Rosalía, Caroline Polachek ou Arca), Sega Bodega revient sous les feux de la rampe avec son troisième album Dennis, bande-son d’un voyage onirique angoissant. Playboy est allé à la rencontre de ce producteur visionnaire et réservé.

Texte et entretien : Dimitri Laurent

PARIS

Playboy France : Depuis combien de temps vis-tu Paris maintenant, deux ans ? Comment est la vie ici par rapport à Londres ?

Sega Bodega : Depuis un an et demi, oui. J’adore cette ville. C’est juste différent… Je suppose que le style des bâtiments est la principale différence, évidemment, mais c’est un peu la raison pour laquelle je voulais déménager. Là-bas tout est gris et récent, alors qu’ici, j’aime bien que tout soit ancien.

Tu penses que c’est une ville qui convient à un artiste ? Je crois que tu as eu du mal à trouver un studio pour enregistrer…

C’est ça qui est fou, il n’y a pas de studio. Enfin, il y a quelques studios, mais ils sont tous vraiment très chers…

Tu t’es donc éloigné de la ville pour enregistrer ton nouvel album, Dennis ?

Oui, c’était agréable. Je suis allé dans une ferme pendant une ou deux semaines pour tout finaliser. Je pourrais le refaire, c’est génial. C’était bien parce que je pense que je suis distrait dans toutes les villes. Il y a toujours quelque chose à faire, tu sais, je ne peux pas me dire : je me réveille, je travaille, je me couche, je travaille… Il y a tellement de gens ici. Je suis agité par les gens qui m’entourent.

Tu es allé dans une ferme ? C’est pour ça qu’il y a autant de références aux animaux sur l’album ?

C’était juste une coïncidence. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, ce n’était pas intentionnel. C’est arrivé comme ça. Mais ça marche : les visuels avaient des animaux, les chansons aussi… Mais ce n’était pas du tout intentionnel.

Tu aimes les animaux ? Tu en as chez toi ?

J’aime les animaux, oui. Mais non, je n’en ai pas. Je voyage trop.

« DENNIS » & ETAT D’ESPRIT

Ça fait une semaine aujourd’hui que ton album est sorti. Tu es soulagé ?

Oui, je suis tellement content ! Je n’ai jamais été aussi content d’une sortie. D’habitude, des choses nous viennent après la sortie et on se dit : « Oh, j’aurais pu faire ça différemment… Oh, j’aurais dû faire ça… ». Mais avec celui-ci, je n’ai rien de tout ça.

Les fans l’ont accueilli positivement, je crois…

Ils écoutent l’album jusqu’au bout, ce qui est le plus important. C’est ce que j’espérais. C’est la seule chose qui m’inquiétait : que les gens sautent les morceaux ou ne l’écoutent pas jusqu’au bout. Mais maintenant, je suis très heureux.

Parce que tu as construit cet album comme un concept album, qui explore le thème du sommeil ou plus précisément de l’état nébuleux entre le sommeil et l’éveil. Tu as déclaré que c’était comme ça que tu sentais depuis deux ans… Est-ce que tu dors mieux depuis la sortie ?

Je pense que je ressens toujours la même chose. Il y a des périodes de quelques semaines pendant lesquelles on ne se souvient de rien, on ne pourrait même pas dire ce qu’on a fait….

Tu penses que ça vient d’où ?

Peut-être que j’ai trop de choses auxquelles penser ? Trop de choses… Je n’y arrive pas. Je ne me concentre pas sur ce qui se passe devant moi. Je me concentre sur ce qu’il y a dans ma tête. On ne vit pas vraiment le moment présent. Et puis parfois, je me dis : qu’est-ce que j’ai fait hier ?  Et puis c’est ce genre de sentiment : est-ce que c’était hier ou est-ce que c’était il y a une semaine ?… Tu connais ce genre de choses ? C’est un sentiment léger, mais il peut être vraiment désorientant.

Je pense que l’album rend bien compte de cet état. Par le passé, tu as déjà abordé le sujet de la santé mentale. Es-tu toujours préoccupé par ce sujet ?

Oui, mais plutôt parce que je sais que ça ne changera jamais vraiment. Quand j’étais plus jeune, je pensais qu’on finissait par atteindre un point où l’on comprendrait tout, mais ce n’est pas le cas. Tout peut toujours retomber, tout peut disparaître. Et quand j’étais plus jeune, je pensais qu’une fois arrivé à la trentaine, tout irait bien, mais ce n’est pas le cas. Et ce ne sera probablement jamais le cas.

Quand est-ce que tu l’as compris ?

Quand j’avais tout ce que je voulais, mais que les choses… Je les avais toujours, mais je pouvais les perdre. Si je ne les entretiens pas, elles s’effondrent.

Était-ce après la sortie de ton premier album, Salvador (2020) ?

C’était après la sortie du deuxième, Romeo (2021). Juste après avoir beaucoup tourné.

Parce que tu avais atteint le point où tu voulais être en tant qu’artiste, et qu’une fois que tu y étais, tu t’es senti désorienté ?

C’est un peu comme : « Ok, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?… Très bien, j’aime cet endroit. C’est là que je veux rester ». Mais tu ne peux pas rester là sans faire le même travail au préalable. Il faut le faire. Ce n’est pas moins de travail, c’est encore plus de travail. Et c’est une bonne chose. J’aime bien ça. Parce que ça te pousse à rester occupé.

Et comment faire face à ça ? Comment tu trouves de nouvelles choses à faire ?

En travaillant avec d’autres personnes.

COLLABORATIONS

Parlons-en. J’étais à la soirée de sortie de ton album mardi dernier, c’était une super soirée. Tu y étais avec des amis et d’autres artistes avec lesquels tu as travaillé, comme Eartheater ou Oklou. Est-ce que tu vas toi-même chercher les artistes que tu trouves intéressants, ou est-ce qu’ils viennent à toi ? Comment ça se passe ?

Avec tous ces artistes, les personnes avec lesquelles je travaille le plus, je ne les ai pas vraiment contactées. Personne ne m’a vraiment appelé pour me dire « Travaillons ensemble ». On finit par se rencontrer lors d’un événement ou d’un concert, ou on discute, et c’est comme ça que les choses se mettent en place.

C’est la même chose pour ta collaboration la plus récente, avec l’artiste iranienne Sevdaliza ?

On s’est contactés avec Sevdaliza, parce qu’elle vit à Amsterdam. Ça faisait un moment que nous parlions de travailler ensemble, et elle m’a dit « Ok, viens me voir pour travailler ». Donc c’était un peu plus planifié. J’ai beaucoup aimé travailler sur ce projet.

Vous avez travaillé sur un titre, y en a-t-il d’autres à venir ?

Nous avons travaillé sur une trentaine de morceaux. On part pour quelques jours de temps en temps et on ne fait que travailler. Elle travaille beaucoup… Elle a beaucoup de chansons, elle fait énormément de musique. Alors qui sait quand ça sortira ?

J’ai l’impression que tu tentes des choses différentes quand tu travailles avec d’autres personnes, et peut-être que tu te sens plus libre d’être plus pop, plus latino, plus « club », etc. Et ensuite, tu apportes ces nouveaux éléments dans ton propre travail. Comme tu l’as dit, c’est une façon de te renouveler ?

Tout le monde a de très bonnes idées, et ça ne me dérange pas, et je ne pense pas que ça les dérange — nous nous inspirons des idées des autres et je pense que c’est très bien. Je ne pense pas que ça dérange qui que ce soit. J’espère que ça ne les dérange pas, parce que je m’inspire de leur approche des choses, en particulier pour le chant, parce que le chant est une chose pour laquelle je ne suis pas très doué, alors qu’eux, ils sont très doués parce que c’est leur truc à eux. C’est comme ça que j’essaie de m’améliorer. Mais j’aime faire chanter les chansons que j’écris par d’autres personnes plutôt que de les chanter moi-même, ce que je ferai probablement de plus en plus, parce que je ne peux tout simplement pas chanter comme eux.

Tu réussis quand même à traiter tes voix d’une façon tout à fait unique…

Oui, et c’est très bien, c’est vraiment amusant. Mais ce n’est pas, disons, une vraie compétence technique. C’est plus au niveau de la production. Je ne peux tout simplement pas chanter certaines de mes chansons en live. Je suis un peu confronté à ce problème maintenant, à  ce qui se passe quand j’essaie de chanter des morceaux qui sont trop rapides, parce que je les ai tellement accélérées, et je me suis dit « Comment je fais avec ça ?… ». Comme je ne peux pas physiquement chanter les morceaux, je ne chante pas. Je les laisse jouer. Et je suis sûre que tout le monde comprend.

J’y pensais justement, car dans cet album, ta voix est très déformée, rapide, modifiée… Est-ce une façon pour toi de moins chanter, ou même de te cacher ?

Je fais beaucoup d’efforts dans ce domaine, mais c’est comme ça. Ça sonne mieux comme ça. C’est plus pour cacher ma propre voix, ce que je ne devrais probablement pas faire autant… Oui, je cache certainement des choses.

J’ai l’impression que les paroles sont devenues plus abstraites, aussi. Penses-tu écrire des paroles moins abstraites un jour ?

Ah, tu crois ? Peut-être… J’essaie d’y réfléchir. J’ai l’impression que c’est un peu les mêmes que les précédentes, mais peut-être… Je ne sais pas. Laisse-moi voir si d’autres personnes le voient. Je pense que certains morceaux sont moins abstraits. Mais j’aime les deux. Parce que si on peut le faire pourquoi pas faire les deux ?

MAKING OF « DENNIS »

Comment écris-tu les paroles ?

Je marmonne d’abord la mélodie. Ensuite, on peut entendre quelques mots. Ils sortent naturellement. Puis j’essaie de trouver ce que ces mots pourraient être. Cela fonctionne en quelque sorte à l’envers.

C’est un peu comme les poètes surréalistes français. Tu savais qu’ils pratiquaient l’écriture automatique ?

C’est vrai ? Je ne savais pas. C’est intéressant. C’est logique. Je comprends pourquoi, parce que lorsqu’on fait quelque chose sans réfléchir, le cerveau se met à fonctionner. C’est logique. C’est un peu la même approche. Je connais quelques personnes qui font pareil, parce que la mélodie leur vient en premier.

Cet album a également été créé en partie en ligne, lors de live stream publics. Quelle était l’idée derrière ça ?

J’avais envie de montrer le processus, de montrer comment on fait les choses avec les logiciels. Et puis j’ai fini par m’y intéresser vraiment, et il y a eu un tas de choses que j’ai faites et sur lesquelles je suis revenu… Et je me suis dit : oh, c’est peut-être ça l’album. Et puis j’étais un peu nerveux à l’idée que ce soit ennuyeux de l’avoir déjà entendu sur Twitter plus tôt. Et en fait, non, je ne pense pas que ce soit le cas. Je le referai probablement, c’était très amusant.

Ce n’est pas courant de composer avec un public qui peut réagir en direct…

Oui, et puis on est un peu influencé par ce qu’ils disent, et parfois on ne veut pas être influencé par ce qu’ils disent. Mais si le chat s’arrête de parler d’un coup, on se dit : ok, cette idée est nulle. Et puis on utilise quelque chose d’autre, et ils s’enthousiasment à nouveau, ils réagissent à un bon truc qu’ils aiment. Ça nous influence vraiment.

J’essaie de penser à d’autres artistes qui font ça — produire un album en direct. Tu en connais, toi ?

Je ne sais pas. J’aimerais que davantage de gens le fassent. J’aimerais en voir plus, c’est assez amusant. Voir comment quelque chose commence et comment quelque chose se termine est très intéressant. Pour beaucoup, c’est : j’ai essayé six idées dans l’heure qui a précédé la bonne idée. C’est assez amusant de voir ça, parce que les gens pensent souvent que c’est une seule chose et puis c’est tout. Je pense qu’il n’y a rien de mal à abandonner une idée en cours de route. Ou la laisser devenir autre chose, c’est bien aussi, mais c’est une chose que je ne fais jamais vraiment, je m’obstine toujours…. J’essaye vraiment de la pousser jusqu’au bout même si elle ne mène nulle part, je m’y accroche, alors qu’en fait je devrais juste la laisser tomber et passer à autre chose.

Parce qu’on peut vraiment observer comment un morceau se transforme de manière complètement différente ?

Oui, la vitesse, le style… Comme pour le morceau « True », il y a eu dix idées différentes avant d’arriver à l’idée finale. Et j’ai vraiment essayé de faire fonctionner la première idée. Elle ne fonctionnait pas. Et puis j’ai vraiment essayé de faire fonctionner la deuxième idée, et ça ne marchait pas. Il faut se dire : j’aime bien, mais… Et finalement, ça devient bon. Je connais d’autres artistes qui travaillent d’une manière assez similaire : ils créent une chanson, puis toutes les versions de cette chanson. Celle-là n’a pas de percussions, celle-ci est plutôt ambient, ou celle-ci… Ensuite, il s’agit de savoir laquelle est la plus aboutie. Parce qu’on ne peut pas vraiment savoir quel style est le meilleur, surtout maintenant qu’il n’y a plus vraiment de genres musicaux, c’est juste de la musique électronique avec des influences de toutes les musiques. Alors c’est assez difficile de choisir…

Je pense que les artistes devraient se permettre de sortir différentes versions d’une même chanson…

Oui, j’aime bien cette idée. J’ai envie de faire ça aussi, c’est amusant. Je vais le faire.

AMOUR & « KISS FACILITY »

À la soirée, il y avait aussi ta partenaire – et petite amie ? – Mayah Alkhateri, une artiste d’origine émiratie qui est aussi l’autre moitié de ton projet Kiss Facility…

Oui, comment tu le sais ? Ça se voit ?

Je savais avant la fête que vous étiez ensemble, mais… Tu penses que les gens ne le savent pas ?

D’accord… Je ne sais pas. Nous n’avons pas vraiment…

Je ne me souviens pas exactement comment je l’ai appris. Mais ça m’a semblé évident. Quoi qu’il en soit, vous partez en tournée ensemble demain. C’est comment de partir en tournée à deux ?

C’est amusant. J’aime bien ça. Nous l’avons déjà fait, elle est déjà venue en tournée avec moi en 2022, et c’était vraiment agréable, facile. On fait deux jours, puis une pause, puis un soir, puis une grande pause…. Ce n’est pas vraiment épuisant. Mais c’est la toute première fois qu’elle joue en public. On avance donc concert par concert. Je suis très excité par cette tournée.

C’est difficile de concilier une relation amoureuse avec un processus de création ?

Non, nous n’avons eu aucun problème. Nous n’avions même pas l’intention de faire de la musique ensemble, c’est arrivé comme ça, par hasard. Puis nous en avons fait une autre, et nous avons continué. On n’a pas vraiment essayé, c’est arrivé comme ça. Et puis je me suis dit qu’on devrait vraiment faire ça, parce qu’il y a clairement une connexion dans ce sens. Et j’adore travailler avec elle en arabe, avec des voix en arabe. Je n’ai jamais travaillé avec ça, je n’ai jamais fait de musique comme ça avant, donc ça me change les idées. Ça me fait changer de perspective, ça m’aide beaucoup.

Et Mayah est aussi sur ton album…

Oui, j’aime beaucoup ce qu’elle a fait dessus. La frontière est un peu floue sur qui chante quoi. Je pense que ça change complètement les morceaux.

Je peux te demander comment vous vous êtes rencontrés ?

Instagram. Elle vivait à Dubaï, moi à Londres. Un soir, elle était à Londres et on s’est rencontrés. Nous n’avions pas d’amis communs. Instagram… Je pense que c’est le moyen le plus classique de se rencontrer aujourd’hui ?

Je crois bien, oui. Est-ce qu’elle écoutait ta musique ?

Je ne sais pas, je ne me souviens pas des détails. C’était marrant comme… Je pense qu’on a juste essayé de se rencontrer, et puis on s’est très bien entendus, évidemment.

Sur Instagram, vous avez tous les deux pris des positions publiques sur des questions plus politiques — sur ce qui se passe à Gaza. Tu penses qu’il est important de s’exprimer en tant qu’artiste ?

Je pense qu’au vu de la gravité de la situation, ne rien dire n’est pas vraiment une option. Oui… Ne rien dire n’est pas vraiment une option. Qu’est-ce que tu en penses ?

Je crois que si un artiste a quelque chose à dire, il devrait le faire. Mais je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’un artiste reste dans son propre monde et ne le fasse pas.

Oui, c’est pourquoi ce n’est pas tous les jours que je suis assis ici pour en parler. La sensibilisation est une bonne chose, mais, tu vois… Avec ce qui se passe, à un moment donné, honnêtement, le simple fait de publier des choses en ligne ne fait rien pour aider.

ARTWORK

Tu accordes beaucoup d’attention à tes clips vidéo, n’est-ce pas ?

J’aime beaucoup ça. Mais ça n’en vaut plus vraiment la peine, les gens ne les regardent plus vraiment. C’est comme si on investissait tout cet argent et tout ce temps dans ce truc, alors que c’est l’endroit où les gens verront le moins le morceau. Je consacre probablement plus d’efforts et d’énergie à une vidéo qu’à la création de la chanson. Mais on passe un an à faire une chanson ou un album, et seulement une semaine à faire une vidéo. Je veux dire, j’adore mes vidéos, je suis très satisfait des clips que je fais, mais c’est juste que j’aimerais passer un an à en faire une plutôt qu’une semaine. Mais on ne peut pas vraiment y consacrer le même temps.

Tu as aussi décidé de changer la pochette de l’album juste avant sa sortie. Que s’est-il passé ?

J’ai dû changer le visuel à la dernière minute, alors j’ai dû retirer tous les vinyles et les ré-emballer. Je devais le faire, tu vois ? Ce n’était pas le bon visuel. Le visuel que j’ai finalement utilisé, je ne l’ai eu que bien après toutes les autres. Quand j’ai eu le temps de me poser avec toutes les autres images, j’ai eu le temps de choisir et de me dire : c’est ça. Mais pour celle-là, elle a été remise un jour avant que je ne doive rendre l’album, le packaging et tout le reste. Je n’ai donc pas eu le temps de m’y attarder. Mais au fur et à mesure que le temps passait, je me suis dit : c’est celle-là… Alors j’ai dû passer un coup de fil. Mon management était très fort. Ils ont dû faire tout le travail, et je leur qui reconnaissant, mais j’ai dû prendre une décision et ils ont dû faire tout le travail, alors je me suis senti un peu mal. Mais je l’aime beaucoup.

Je pense qu’elle correspond mieux à l’album : tu es allongé, presque endormi…

J’aime cette pochette parce qu’elle représente en quelque sorte les deux choses les plus classiques dans les rêves : les rêves où l’on peut voler, avec la plume, et les rêves où l’on se produit sur scène et où les choses tournent mal, avec les gradins.

COMMENT FAIRE DE LA BONNE MUSIQUE ?

Je trouve que ton univers esthétique rappelle beaucoup les années 1990, comme Marilyn Manson ou Nine Inch Nails. Ne penses-tu pas que les artistes nés dans les années 90 font aujourd’hui une sorte de revival de cette époque ?

Oui. J’aime que la musique rock revienne. Et les groupes aussi. Cela me manque un peu, les bons groupes me manquent. J’ai l’impression que, pendant un certain temps, il n’y avait que de l’électronique, de la dance, de la house music et de la trap, mais je découvre davantage de bonne musique aujourd’hui. Nous avons tous grandi en écoutant de la musique électronique. C’est logique. Nous avons grandi en écoutant de la trance, mais Korn et Slipknot étaient aussi importants que, disons, Tiësto. Aujourd’hui, nous sommes tous adultes et nous faisons tous de la musique, et c’est donc à ça que ça ressemble. En revanche, je pense que les jeunes qui sont à la fin de l’adolescence ou au début de la vingtaine font ce avec quoi ils ont grandi, c’est-à-dire de la trap des années 2010… Il n’y avait pas beaucoup de musique métal, et c’est pour ça que tout sonne un peu pareil. Les gens me demandent toujours : quel est votre conseil pour faire de la bonne musique ? Si on pose la question aux producteurs, ils écoutent tous les genres de musique, et ont grandi en écoutant de tout. Ils écoutent de la musique classique, de la trance, du rock, du métal et toutes sortes de musique dance. Ils s’inspirent donc de tout ça en même temps, alors que si tu n’écoutes que de la trap et que tu essaies d’en faire, ce sera très ennuyeux. Si tu écoutes de l’hyperpop et que tu fais un morceau d’hyperpop, ce sera une version très peu inspirante d’un genre qui est très imaginatif. Ça ne brise aucun moule, alors que c’était comme ça que ces musiques étaient faites. Elles étaient simplement nouvelles et excitantes parce qu’elles étaient différentes. Mais si vous voulez faire de la musique expérimentale ou électronique et que vous avez grandi en écoutant Nine Inch Nails et Alice Deejay, vous aurez une approche intéressante. Je pense qu’il suffit d’écouter toutes sortes de musique et de faire des recherches sur l’histoire de tous ces types de musique, et se plonger dans les véritables racines des choses, pour élargir un peu son imagination.

EN TOURNÉE

Plus tard cette année, tu partiras également en tournée seul, à travers l’Europe mais aussi en Amérique du Nord  — c’est la première fois que tu y vas ?

Je l’ai fait il y a deux ans, c’était très amusant. Il y a un public très enthousiaste en Amérique.

Tu penses qu’il y a une différence dans la façon dont ta musique est reçue là-bas ?

Je ne sais pas. Les Américains sont vraiment très directs, et j’aime ça. Je suppose que lorsqu’ils comprennent un peu mieux la langue, ils chantent beaucoup plus en retour. Dans un pays anglophone, je chante davantage avec eux. Mais je pense que la Corée est le meilleur endroit pour jouer.

La Corée, vraiment ?

Oui, ils sont tellement enthousiastes ! On a l’impression de faire partie des Beatles ou quelque chose comme ça. C’est assez incroyable.

Tu aimes bien ce sentiment ?

Ce n’est pas que j’aime vraiment ça, mais c’est très drôle. Si c’était tout le temps, ce serait un peu bizarre, mais ils vous montrent à quel point ils apprécient que vous ayez fait tout ce chemin. Plus vous voyagez loin, plus les gens disent : « Oh, tu es venu ! Merci d’être venu ». Ils sont immédiatement reconnaissants, ce qui est génial parce qu’en effet on a fait tout ce chemin, alors on espère un peu qu’ils nous disent « Oh, cool, vous l’avez fait ».

Comment as-tu évolué en ce qui concerne les concerts ?

J’avais l’habitude de construire mes concerts de manière à pouvoir me cacher. Derrière des rideaux, par exemple. J’avais l’impression que si je pouvais me cacher derrière quelque chose, je serais moins présent. Mais ça n’a pas vraiment fonctionné. Je n’ai pas eu l’impression que ça me protégeait. Je veux juste être plus direct maintenant et surmonter ça. Moins d’équipement sur scène, plus de chant.

LABEL

Tu as récemment lancé un nouveau label, ambient tweets. S’agit-il simplement d’une coquille pour sortir ton propre travail ?

Je sors aussi des trucs de Kiss Facility sur ce label, et nous allons bientôt sortir un autre artiste. C’est un endroit où je peux sortir la musique sur laquelle je travaille avec de nouveaux artistes qui n’ont pas de label. Souvent, ils ne savent pas quoi faire de leurs morceaux et ils travaillent avec un label qui ne s’intéresse pas vraiment à leurs chansons. Je peux les aider, alors pourquoi pas ? C’est ce que j’aime. C’est vraiment un label pour aider les gens qui sont dans une situation confuse, tu sais, qui attendent des années que les gens les recontactent. Alors que c’est plutôt : « Non, sortons-le maintenant ». Parce qu’il n’y a pas besoin de beaucoup de réflexion. Les gens pensent qu’il faut beaucoup de choses pour sortir de la musique, mais ce n’est pas le cas. Il suffit de la mettre en ligne. C’est tout.

Que s’est-il passé avec ton précédent label NUXXE ?

Nous étions tous très occupés, et essayer de se parler tous en même temps ne fonctionnait pas vraiment. Je veux dire, j’ai adoré le faire, mais j’ai aussi adoré voir chacun de nous grandir et faire son propre truc. C’était le but. Nous avons commencé ensemble et nous avons grandi.

Et vous avez tous beaucoup grandi, comme Shygirl par exemple…

Oui. Nous n’avons pas vraiment eu de problème. Cela n’a jamais été un problème. Mais j’ai vraiment apprécié ce cheminement. Alors je me suis dit : « Ok, je vais créer mon propre truc, parce que c’est amusant ». En plus, mettre mes propres albums sous mon propre label est beaucoup plus logique.

D’où vient le nom « ambient tweets » ?

C’était l’endroit où je mettais des morceaux inédits ou inachevés sur SoundCloud. J’avais un SoundCloud parrallèle et j’y mettais quelques beats. Et puis j’ai vraiment aimé le nom, et je me suis dit : ok, c’est le nom. Je ne sais pas ce que ça veut dire — et ce n’est pas un label d’ambient. Je n’en ai aucune idée. Mais j’aimais bien ce nom.

FLASHBACK : PANDEMIE

En 2020, pendant la pandémie de COVID, tu as fait quelque chose de très intéressant sur YouTube, intitulé  » Restablishing connections « . Je pense que c’était formidable. J’y ai lu des commentaires récents, et les gens l’aiment toujours autant…

C’était amusant. Cela s’est fait assez rapidement. C’est parce que tout le monde s’ennuyait à la maison, mais ils voulaient faire des choses, ils voulaient travailler. J’ai sorti mon premier album juste avant, et il en a souffert. Et beaucoup de gens se disaient « Je ne vais rien sortir, parce que je ne peux pas faire de tournée ». Mais il y avait d’autres choses à faire. Il y avait tellement de DJ sets sur Zoom. Je ne pouvais juste pas regarder un autre DJ set sur Zoom… Mais j’ai vraiment apprécié ce sentiment, de ne pas avoir à me soucier du travail, tu vois, ou d’avoir à faire quoi que ce soit. C’était probablement l’époque la plus intéressante à vivre.

Une époque très intéressante, mais aussi très pénible avec toutes ces réglementations farfelues, non ?

Tout à fait. Surtout pour les concerts… Il y avait tellement de choses à régler, même avant les vols, et puis je me souviens de beaucoup de concerts que j’ai donnés dans des endroits où personne n’était autorisé à se lever. Je me disais : mais qu-est-ce que ça veut dire ? La quantité de règles qu’ils ont inventées, comme se tenir ici ou pas ici… Je comprends, mais ce n’était même pas de la distanciation sociale… Comme si ça allait faire une vraie différence. Je pense que tout le monde voulait se montrer en train de faire quelque chose, même s’ils ne savaient pas vraiment ce qu’il fallait faire.

Tu ne trouves pas curieux qu’il se soit produit un événement aussi important, qui a touché tout le monde, mais que personne n’en parle plus vraiment ? Il n’y a pas vraiment d’œuvre d’art qui en parle, par exemple…

Oui, c’est vrai. C’est bizarre, en fait. J’imagine que si davantage de gens étaient morts – si tout le monde avait perdu quelqu’un – alors oui, tout le monde partagerait ce deuil. Mais non. Je ne connaissais personne qui en soit mort. Et beaucoup de gens autour de moi n’en connaissaient pas non plus. C’était donc une chose très présente, mais aussi un peu éloignée de nos vies. Je pense que si tout le monde avait perdu quelqu’un, le deuil aurait été beaucoup plus important. Mais beaucoup d’entre nous n’ont fait que regarder ce qui se passait de très loin. Mais je pense que beaucoup de programmes TV l’ont évoqué, comme South Park qui l’a très bien fait. Mais on ne peut pas vraiment en parler dans une chanson sans que ce soit trop direct… Il n’y a aucune nuance. Ce n’était pas un truc romantique.

COINCIDENCES & MYSTERES

Le nom de ton album, Dennis, est une référence à une coïncidence historique : en 1951, deux bandes dessinées similaires, toutes deux nommées « Dennis la Menace », sont sorties le même jour, aux États-Unis et au Royaume-Uni, dans deux journaux sans aucun rapport…

En fait, ce n’était pas seulement cela, c’était beaucoup de choses. J’essayais de lui trouver un nom, et je savais que je voulais lui donner le nom d’une personne. Et ce nom Dennis revenait partout. J’ai cherché pendant un certain temps, puis il m’est venu à l’esprit et est resté, et je me suis dit : ce sera celui-là.

Tu t’intéresses aux coïncidences ?

Je suis forcé de croire qu’il y a quelque chose de plus profond. Le fait que moi et cette autre personne de l’autre côté de la planète puissions avoir la même idée au même moment, même si nous ne nous sommes jamais parlé… Et le fait que cela se produise depuis si longtemps… Il y a probablement tellement de choses dans l’histoire, où les choses se construisent et les récits s’écrivent dans différents endroits en même temps. Par exemple, chaque culture a imaginé ce qu’est un dragon. Mais les dragons ont-ils existé ? Parce que toutes les cultures ont imaginé la même créature, mais elles n’ont jamais communiqué. C’est bizarre aussi. Alors, pourquoi recevons-nous tous les mêmes informations fictives en même temps ? Ça sonne un peu comme une théorie du complot, mais d’où cela vient-il ? Ça vient de quelque part dans nos têtes, mais d’où cela vient-il ? C’est comme les pyramides. Les pyramides existent dans de nombreuses cultures différentes. Des milliers d’années les séparent. Il s’agit de la même structure, de la même chose, et elles ont toutes le même type de pouvoir. Mais ces cultures ne se sont jamais parlé. Et puis, elles ont cessé d’en construire. Pourquoi ? Ce sont des connexions étranges.

Tu crois qu’il y a une sorte d’inconscient commun à tous les humains ?

Il y a des informations qui sont injectées dans ma tête quelque part, et quelqu’un d’autre les reçoit en même temps, et cela nous arrive à tous… Je me demande ce que c’est, ou si ça vient dans nos rêves, peut-être ? Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Cela me fascine. C’est pourquoi, chaque fois que j’ai une idée, je dois la sortir rapidement parce que je suis absolument certain que quelqu’un d’autre a la même idée ailleurs.

Tu ressens une espèce d’urgence ?

Je ne pense pas qu’on doive attendre des années avant de sortir une idée, car quelqu’un d’autre le fera. On n’a pas vraiment une idée, les idées existent et nous les trouvons. Quiconque a déjà fait de la musique ou autre chose connaît ce sentiment d’être assis là pendant des jours à essayer quelque chose, et puis à un moment, en dix minutes, on trouve le truc. Sans vraiment essayer. C’est venu tout seul, on ne l’a pas vraiment trouvé nous-même. Les gens disent qu’ils ont inventé des suites d’accords par exemple, mais on ne les a pas inventées, on les a seulement trouvées. Elles existent… Ça existe, simplement. C’est juste une combinaison de choses que nous assemblons jusqu’à ce qu’on fasse une découverte.

En parlant de hasard et de combinaisons, j’ai entendu la musique générée par IA faire des progrès impressionnants ces derniers temps. Ça te fait peur ?

C’est assez intéressant. Je pense que c’est un outil de plus à utiliser. Je ne pense pas que ce soit effrayant. Je pense que c’est effrayant pour les gens qui n’ont pas leurs propres idées et qui se retrouvent avec une autre chose qui vient leur prendre leur travail. Je pense que ça va être très angoissant pour beaucoup d’autres choses. Pas pour faire de la musique. Je suis juste dans une situation où je regarde autour de moi et je me demande si c’est de l’intelligence artificielle ou non. Et dans dix ans, ce sera encore plus déroutant parce que ce sera tellement réel. C’est une chose étrange. Ça va être le bordel. Il est possible de piéger les gens avec ce genre de choses aujourd’hui. C’est là que ça va être le bordel. Des gens vont voir leur vie ruinée par un crime qu’ils ont commis sur une vidéo alors que ce n’était pas eux, ou par des choses qu’ils ont dites alors qu’ils ne les ont pas vraiment dites… Il y a tellement de choses à faire. Ce à quoi je pense aussi, c’est ce qui se passera dans cent ou deux cents ans, quand les gens ne sauront plus ce qui est historiquement exact ou non. Ils ne sauront peut-être même pas quels films ont été réalisés par des personnes réelles. L’héritage des créateurs sera confondu avec une machine… C’est bizarre aussi. On peut réécrire, on peut créer des histoires fictives. Mais je veux dire, beaucoup de gens ont peut-être l’impression que beaucoup de choses bibliques sont simplement inventées, et nous les prenons quand même pour des faits, donc je ne pense pas que ce sera un problème pour les gens. Les gens ne s’en soucieront pas. Mais, oui, ça va être le bazar.